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CONTENU DU TOME I
Présentation. Qu’est-ce
que le Roman de Renart. - Les grands groupes des branches du Roman. -
Chronologie et filiation entre les branches. - Les auteurs, leurs sources
et leurs influences. - La portée du Roman. - Les manuscrits. - Tableau
comparatif des manuscrits et références. - Principes d’édition. -
Petite chronologie renardienne.
Branche 1. Le Jugement de
Renart (Assassinat de dame Coupée ; Renart teinturier ; Renart
jongleur).
Branche 2. Où maître Renart fit entrer Ysengrin dans le
puits.
Branche 3. Genèse d’Ysengrin et de Renart : voici la
branche qui raconte comment Renart et Ysengrin sont nés de la mer
(Prologue ; genèse ; les jambons volés ; Chanteclerc ;
la mésange ; Tibert et l’andouille).
Branche 4. Des deux prêtres qui allaient au synode et de
Tibert le chat.
Branche 5.. Ysengrin et les
béliers, ou comment le loup dut partager les terres des deux moutons.
Branche 6. De l’Ours, d’Ysengrin
et du Vilain qui montrèrent leurs derrières.
Branche 7. Où Renart doit prêter serment à Ysengrin (Tiecelin ;
viol d’Hersent ; l’escondit)
Branche 8. Voici la branche
contant la bataille qui opposa Renart et Ysengrin.
Branche 9. Le pèlerinage de Renart.
EXTRAIT
Voici la branche où maître
Renart
fit entrer Ysengrin dans le puits (branche
2)
[…]
Seigneurs, sachez qu’en ce temps, à ce moment et à cette heure,
Ysengrin, sans retard, sortait d’une lande pour chercher de la
nourriture, tenaillé qu’il était par la faim. Au grand galop, il
chevaucha vers la maison des moines ; il trouva l’endroit ravagé
et se dit :
"Il est bien dommage que l’on ne puisse ici trouver ni viande ni
autre chose que l’on aurait envie de demander !"
Il passa son chemin et alla en courant vers le guichet ; puis il se
dirigea au grand trot sur le devant du couvent. Au milieu de la cour, il
aperçut le puits dans lequel Renart s’ébattait. Soucieux, triste et
irrité, il se mit à fixer l’obscurité du puits, tout comme l’avait
fait Renart. Il crut que dame Hersent s’était hébergée là et que
Renart se trouvait avec elle. Sachez que cela ne lui fit pas
plaisir ! Il s’écria :
"Me voilà bien bafoué par ma propre femme, méprisé et
déshonoré, alors que Renart le roux me l’enlève en l’ayant attirée
dans ce puits ! Je suis trahi par ce larron qui trompe aussi ma bonne
femme ; si je parviens à l’attraper, je m’en vengerais bien vite
et n’aurais plus rien à craindre de lui."
Il se pencha vers la grande ouverture et cria :
"Qui es-tu garce avérée ? Voilà que je te trouve avec ce
coquin de Renart !"
Il hurla une autre fois et sa voix ressortit. Tandis qu’Ysengrin se
démenait, Renart restait silencieux, le laissant hurler quelque temps.
Puis il eut envie de l’interpeller :
"Au nom de Dieu ! qui es-tu toi qui m’appelles ? Ne
vois-tu pas ma condition ?
- Qui es-tu ? Réponds !
- Je suis votre bon cousin et jadis votre compère que vous aimiez plus
que votre frère : on m’appelle feu-Renart, celui qui connaissait l’art
des ruses.
- Tu es donc mort ? Cela me rassure, mais depuis quand es-tu mort ?
- Depuis peu ! Nul homme ne doit s’étonner de ma mort, car tous
ceux qui sont en vie meurent un jour. Ils devront passer devant la mort,
le jour où Dieu l’aura décidé. Quant à moi, Notre Seigneur me tient
en si grande estime, qu’il a préféré m’épargner ces tourments. Je
vous en supplie, cher et doux compère, veuillez me pardonner les colères
que j’ai suscitées en vous !
- Je vous accorde mon pardon, dit Ysengrin, soyez pardonné devant moi et
devant Dieu ; mais je suis bien triste de vous savoir mort !
- Moi j’en suis très heureux !
- Heureux ?
- Ma foi, oui !
- Cher compère, dis-moi donc pourquoi !
- Mon corps gît dans une bière, au logis d’Hermeline et mon âme est
au Paradis, assise devant les pieds de Jésus-Christ. J’ai tout ce que
je veux ! Et je parle sans être orgueilleux. Toi tu fais partie du
règne terrestre alors que moi, je nage dans les cieux. Là, sont les
meilleures cultures, les bois, les prairies, et bien d’autres richesses
encore. On peut voir ici maintes victuailles, bœufs, vaches, moutons,
éperviers, autours et faucons."
Ysengrin jura sur saint Sylvestre, qu’il aimerait être au même
endroit.
- "Laisse cela, continua Renart, le Paradis est fait pour les
esprits, tout le monde ne peut y accéder. Bien sûr, je fus toujours
tricheur, félon, traître et de bien mauvaise compagnie, mais sache que
jamais je n’ai touché ta femme, et Dieu, par sa grande vertu, l’a
bien reconnu. Tu dis que j’ai souillé tes fils : en aucune
façon ! Par le seigneur qui me donna la vie, je te dis aujourd’hui
la vérité !
- Je te crois et te pardonne pour tout ce que tu as fait, répondit
Ysengrin, mais fais-moi entrer là-dedans !
- Laisse, laisse, dit Renart, nous n’avons cure ici de bruit et de
peine !"
Seigneurs, écoutez donc cette merveille. De son doigt, Renart lui montra
le seau et le convainquit qu’il s’agissait de la balance de justice,
qui pesait le bien et le mal :
- "Au nom de Dieu, notre Père qui est tout esprit, dit-il, Dieu est
en ce lieu tout puissant. Lorsque tu jettes dans la balance tes bonnes
actions ou tes méfaits, elle penche d’un côté ou de l’autre. Si tes
bienfaits sont plus nombreux que les méfaits dont tu t’es rendu l’auteur,
tu vas directement au Paradis. Mais l’homme qui ne s’est pas livré à
la confession ne peut en aucun cas descendre dans ce puits, je te le dis
bien. As-tu bien confessé tes péchés ?
- Oui, répondit Ysengrin, au vieux lièvre et madame Hersent, à la
chèvre, en tout honneur et très saintement. Compère, je t’en supplie,
n’attends plus, fais-moi entrer dans ce puits !"
Renart continua à l’observer :
- "Tu dois encore prier Dieu, pour qu’il fasse descendre sur toi sa
grâce et son pardon, et afin que tu obtiennes la rémission de tes
péchés. C’est à cette seule condition que tu pourras entrer."
Ne voulant pas différer davantage son entrée dans le puits, Ysengrin
tourna son derrière vers l’Orient et sa tête vers l’Occident,
hurlant et chantant.
Renart qui sait accomplir maintes merveilles se trouvait bien entendu dans
l’autre seau, tout au fond du puits : on se souvient qu’une
malheureuse aventure l’avait fait choir en cet endroit. Et puis il
commençait à être sérieusement irrité par Ysengrin.
Ce dernier s’écria tout à coup :
- "Ça y est !
J’ai prié Dieu !
- Je t’en remercie, répondit Renart. Ysengrin, vois-tu devant toi ces
merveilleuses chandelles ? Par elles, Jésus te montrera son pardon
et t’accordera la rémission de tes péchés."
Ysengrin le crut et sans plus attendre sauta à pieds joints dans le seau.
Bien sûr, comme il était le plus lourd, il descendit d’un coup dans le
puits.
Écoutez maintenant cette discussion qui eut lieu entre Renart et Ysengrin
lorsqu’ils se rencontrèrent dans le puits. Ysengrin interpella son
compère ainsi :
- "Renart, cher
frère ! Où vas-tu ?
- Ne t’affole pas, répondit Renart, je vais t’expliquer la coutume
des lieux : quand l’un s’en va, l’autre s’en vient ! Je
vais au Paradis là-haut et toi, tu descends aux Enfers. J’ai échappé
au diable, alors que toi, tu es maudit. Au nom du Père, esprit
tout-puissant, ici conversent les diables !"
Dès que Renart eut regagné la terre ferme, il se réjouit d’avoir eu
enfin une guerre amusante à mener.
Voilà maintenant Ysengrin en bien mauvaise posture. Il aurait été pris
devant Alep qu’il n’aurait pas été aussi affligé que de tomber dans
ce puits.
[…]
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