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CONTENU DU TOME III
1. Pinçart le héron (ms H, Paris, Arsenal)
2. Renart et Primaut (ms H, Paris, Arsenal)
3. Renart le Noir (ms H, Paris, Arsenal)
4. Renart magicien (ms M, Turin)
5. La Mort de Renart (ms N Regina lat. 1699, Rome, Vatican)
6. L’Andouille jouée au morpion (ms L, Paris, Arsenal)
EXTRAIT
L'ANDoUiLLE
JOUÉE au morpion
[…]
Approchez ! Je vous conterai une fable de Renart.
Renart venait de quitter Hersent : il avait pris son chemin par un
sentier pentu jusqu’à ce qu’il puisse rejoindre la route principale.
Dans un champ, derrière une meule, d’après ce que j’ai entendu dire,
il regarda un peu plus loin et aperçut une croix sur le chemin (cette
chose le fit réfléchir). Cette croix se trouvait près d’un sapin et
marquait la sépulture d’un homme assassiné jadis par ses ennemis. Ici
même, ils l’avaient tué. Ses parents et ses plus proches amis avaient
dressé cette croix dès le lendemain de sa mort, juste au-dessus de sa
tête… [lacune d’un vers]…et plantèrent dans le sol avec leurs
pieds. Puis ils placèrent une planche bien faite entre les deux croix
afin de les solidifier et les rendre solidaires.
Sur cette tombe, des bergers avaient gravé le plateau d’un jeu de
morpion et là s’étaient assis deux à deux, des compères que je peux
nommer : le premier était la fourmi Fremonz, le second Blans l’hermine,
le troisième Thieberz le chat et le quatrième Ros l’écureuil. Tous
quatre venaient de trouver une andouille provenant de la maison d’un bon
boucher. J’ignore qui pouvait l’avoir perdue, mais elle appartenait
maintenant aux quatre compères qui tentaient difficilement de se la
partager. En effet, le milieu de l’andouille était bien épais, tandis
que les extrémités semblaient très fines. Cette forme les rendit bien
malheureux, car si l’andouille avait été égale de part en part, le
partage aurait été vite fait ! Après en avoir longtemps discuté,
les compères décidèrent de jouer cette andouille au morpion : le
gagnant en emporterait la totalité. Thieberz le chat et Ros avaient pris
place d’un côté de la planche de façon à pouvoir surveiller les
coups joués par l’un ou par l’autre. Fromonz et Hermine la blanche se
tenaient de l’autre côté de la planche. Tous deux pourraient
également se surveiller au cours de la partie. Le jeu de morpion avait
commencé, mais ils n’auraient pas pu dire en cet instant qui était le
meilleur.
C’est alors que survint dom Renart, juste au moment où Faisius allait
jouer son coup. A tout hasard, il avait porté son regard au loin, et
aperçut Renart qui arrivait à grande allure. Le portefaix cria alors à
ses compères :
"Fuyez ! Fuyez ! Fils de putain, ne restez pas
là !"
A ces mots, le chat fut prompt à saisir l’andouille et à monter sur la
croix. A cette hauteur, il ne craignait ni roi, ni comte. Les autres
compères s’étaient enfuis afin de trouver un endroit plus sûr. Renart
approcha et observa Thieberz qui lui tournait le dos :
"Thierberz, dit Renart, est-ce donc toi ?"
Thieberz tourna les yeux vers lui et répondit :
"Et toi, d’où viens-tu donc Renardin ?
- De ces bois mon cher cousin ! Mais pourquoi es-tu perché sur cette
croix ?
- Je m’y sens en sécurité ! répondit le chat.
- Comment ! Craignez-vous quelqu’un ?
- Oui, assurément !
- Et qui ?
- Toi et d’autres encore !
- Pourquoi donc ? s’enquit à nouveau Renart.
- Eh bien ! Je tiens quelque chose et je serais bien triste si je
venais à le perdre.
- Ah ! Qu’est-ce donc ? Détiens-tu une proie ?
- Oui !
- Et puis-je savoir de quoi il s’agit ?
- Oui !
- En aurais-je donc un morceau ? Allez ! Dis-moi donc ce que c’est.
Comment la nommes-tu ? Dis-le-moi enfin !
- On appelle cette proie, une andouille, répondit Thieberz.
- Par quel moyen te l’es-tu procurée ? demanda Renart.
- Sache que tu n’y goûteras pas Renart car j’ai déjà quatre
compères avec qui la partager.
- Et où sont-ils donc ces amis ? dit Renart.
- Je sais très bien où ils sont.
- Eh bien moi aussi je veux en avoir ma part ! s’écria Renart.
- Renart, tu arrives bien trop tard ! lui répondit Thieberz."
Renart entra alors dans une grande colère, sans cesser de se lécher les
babines. L’angoisse ne cessait de l’agiter, le désir de manger le
brûlait, si bien qu’il s’en mordait les lèvres. Il levait souvent
les yeux au ciel et tous ses membres semblaient souffrir. L’andouille
était déjà un peu entamée et plus il la regardait, plus la faim le
tenaillait. Renart vit bien que s’il ne rusait pas, il n’en aurait
jamais sa part. Tout en réfléchissant à un mauvais tour, il grimpa sur
la planche. Mais à peine avait-il pris position dessus, qu’il sauta à
nouveau dans l’herbe en criant :
"Thieberz, dit-il, avez-vous vu ?
- Que se passe-t-il Renart ? Qu’avez-vous pris ?
- Mon Dieu ! C’est une souris !"
A ces mots, Thieberz oublia tout, même l’andouille, tant il aimait les
souris. En se retournant, il bougea une patte et l’andouille tomba au
sol. Renart s’en empara aussitôt, l’andouille venant facilement à
lui.
Toujours perché sur sa croix, Thieberz souffrait terriblement de s’être
laissé prendre au piège de Renart.
"Renart ! s’écria-t-il. Tu m’as honteusement trahi !
Celui qui croit la moindre de vos paroles perd toujours son honneur.
- Thieberz, dit Renart exaspéré, laisse-moi donc tranquille ! Je n’ai
cure de ton sermon. Celui qui te fait confiance est bien plus fou
encore ! Depuis tout à l’heure je vous demande de l’aide et je n’ai
rien obtenu de vous. Vous n’avez pas même daigné me regarder. A cette
heure je peux bien me vanter car c’est moi qui ai l’andouille !
Tu n’en auras ni la ficelle, ni la moindre part car je ne me considère
plus comme votre cousin."
C’est ici que cette branche prend fin.
[…]
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