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EXTRAIT
JANVIER ET FÉVRIER
1755
Eh !
lon, lan, la, ce journal s’en va ! C’est une même chanson que je
chante depuis trois ans, et que j’ai l’air encore de chanter quelques
années ; du moins, tant que le duc d’Orléans prendra plaisir à son
théâtre ; je suis mon goût en travaillant dans ce genre, et ce travail
me plait ; mais il ne me laisse guère de temps pour le reste. Je m’y
livre tout entier, et je ne pense qu’à cela ; comme j’y trouve mon
plaisir, je m’y abandonne et je néglige le reste ; je veux cependant
conserver le fil de cet ouvrage-ci, tel mince que ce fil puisse être.
L’Académie royale de musique a
donné Daphnis et Alcimadure, pastorale languedocienne ; les
paroles et la musique sont de Mondonville ; quant au poème, il a bien l’air
effectivement d’être fait par un musicien, car il est exécrable ; il n’est
pourtant pas tellement de Mondonville, que tous les détails n’en soient
pris de Gondouli et autres chansonniers languedociens ; à l’égard du
fond, il ne ressemble à rien, on est forcé de l’avouer, et c’est
bien la plus plate invention que l’on ait vu représenter depuis les
Mystères.
Tel qu’il est, cet opéra a pourtant eu
quelque succès, non pas pour moi, car, excepté le duo et le chœur d’Eselai,
tout le reste m’a paru aussi ennuyeux que les vêpres des morts. Notre
langue, d’ailleurs, qui est continuellement estropiée dans ce patois,
est quelque chose d’insoutenable pour moi. Il n’en est pas de même d’une
autre langue, qui n’a point cette analogie étroite avec la nôtre.
Enfin, le dirai-je à nos ambrés et à nos
très jolies femmes ? Jéliotte m’a souverainement déplu dans cet
opéra ; je ne l’ai jamais vu si affecté, si affété et si sybarite. A
mon avis, il a chanté comme la femme de la Cour la plus perdue d’airs ;
bref, ce chant maniéré et efféminé n’est point fait pour des hommes
qui par hasard le sont encore ici. Cette drogue a été donnée au
commencement de janvier, à ce que je crois.
Le 7 février on fit l’ouverture du
théâtre de M. le duc d’Orléans, au faubourg du Roule. Cette nouvelle
salle, qui a été construite et peinte sous les ordres et sur les dessins
de M. Pierre, premier peintre de ce prince, est une espèce de ruine d’un
amphithéâtre des Romains. Les connaisseurs l’ont trouvée trop noble,
et taillée trop dans le grand, pour les pièces que l’on y doit
représenter ; mais Pierre répond à ce reproche, qu’il a fait cette
salle pour le maître, et non pour les comédies qu’on doit y
jouer. Je ne vois point, au reste, ce que la noblesse de la salle peut
gâter aux farces mêmes que l’on y donnera ; mais il faut trouver à
redire à tout : voilà l’esprit de ce siècle, et de tous les siècles.
Quoi qu’il en soit, on donna ce jour-là, pour la première
représentation, les Adieux de la parade, prologue en
vers libres, suivi de Nicaise ; ensuite un compliment de Léandre,
des annonces, et le spectacle fut terminé par l’Amant poussif,
parade.
Le prologue fut joué froidement, excepté
de la part de Gaussin ; il est pourtant moins froid de sa nature que
quelque prologue que ce soit ; quoique je convienne que ces sortes d’ouvrages
n’ont et ne peuvent avoir une certaine chaleur.
Nicaise fut trouvé encore meilleur
que la première fois, parce qu’il fut joué plus vivement.
Le compliment de rentrée, fait par M.
Danezan, fut applaudi avec fureur ; aussi fut-il récité dans la
dernière perfection ; d’ailleurs, j’avoue que c’est un beau
morceau.
La parade fut jouée vivement, et réussit plus que je ne l’aurais cru.
Les annonces furent trouvées mauvaises par tout le monde, en m’y
comprenant. J’avais mis quatre Gilles en béquilles, et j’avais
imaginé que le coup-d’œil en serait plaisant. Point du tout, les
quatre béquillards avaient l’air de quatre pauvres estropiés ; leur
physionomie d’ailleurs devenait rouge et hideuse, par les efforts qu’ils
étaient obligés de faire pour se soutenir sur leurs béquilles ;
ajoutons encore à cela que les couplets de ces annonces furent chantés
détestablement.
Le carnaval, qui finissait au 11, donnait
quelques jours de relâche à la troupe ; mais une petite attaque de
goutte qu’à eue M. le duc d’Orléans, prolonge ces vacances ; et je
ne sais si les représentations qui doivent suivre celle-ci ne seront pas
remises après Pâques.
Le même jour, 7 février, débuta à la
Comédie française, dans les rôles de soubrettes, la demoiselle Noverre,
femme du maître de ballets de ce nom ; j’entends le maître de ballets
de l’Opéra-Comique. Je ne l’ai pas pu aller voir encore ; j’ai
entendu dire qu’elle avait du talent, non pas au degré de Mlle
Dangeville, mais qu’elle était remplie d’intelligence, et qu’elle
avait de la chaleur ; elle n’est ni jolie ni assez grande pour le
théâtre. Saurin, qui l’a vue, me dit qu’elle est cent piques
au-dessus des Gauthier et des Beauménard. Il me paraît qu’elle prendra
assez.
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