JOURNAL DES SPECTACLES IV
 Charles COLLÉ 
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Journal historique sur les hommes de lettres,
les ouvrages dramatiques & les événements
les plus mémorables du règne de Louis XV
                                            De 1748 à 1772

TEXTE INTÉGRAL - TOME IV (1755-1759)
 228 pages.  41
euros
ISBN : 2 - 84909-277-0 
 Éditions PALEO

                                                      EXTRAIT

JANVIER ET FÉVRIER 1755
     
Eh ! lon, lan, la, ce journal s’en va ! C’est une même chanson que je chante depuis trois ans, et que j’ai l’air encore de chanter quelques années ; du moins, tant que le duc d’Orléans prendra plaisir à son théâtre ; je suis mon goût en travaillant dans ce genre, et ce travail me plait ; mais il ne me laisse guère de temps pour le reste. Je m’y livre tout entier, et je ne pense qu’à cela ; comme j’y trouve mon plaisir, je m’y abandonne et je néglige le reste ; je veux cependant conserver le fil de cet ouvrage-ci, tel mince que ce fil puisse être.
     
L’Académie royale de musique a donné Daphnis et Alcimadure, pastorale languedocienne ; les paroles et la musique sont de Mondonville ; quant au poème, il a bien l’air effectivement d’être fait par un musicien, car il est exécrable ; il n’est pourtant pas tellement de Mondonville, que tous les détails n’en soient pris de Gondouli et autres chansonniers languedociens ; à l’égard du fond, il ne ressemble à rien, on est forcé de l’avouer, et c’est bien la plus plate invention que l’on ait vu représenter depuis les Mystères.
      Tel qu’il est, cet opéra a pourtant eu quelque succès, non pas pour moi, car, excepté le duo et le chœur d’Eselai, tout le reste m’a paru aussi ennuyeux que les vêpres des morts. Notre langue, d’ailleurs, qui est continuellement estropiée dans ce patois, est quelque chose d’insoutenable pour moi. Il n’en est pas de même d’une autre langue, qui n’a point cette analogie étroite avec la nôtre.
      Enfin, le dirai-je à nos ambrés et à nos très jolies femmes ? Jéliotte m’a souverainement déplu dans cet opéra ; je ne l’ai jamais vu si affecté, si affété et si sybarite. A mon avis, il a chanté comme la femme de la Cour la plus perdue d’airs ; bref, ce chant maniéré et efféminé n’est point fait pour des hommes qui par hasard le sont encore ici. Cette drogue a été donnée au commencement de janvier, à ce que je crois.
      Le 7 février on fit l’ouverture du théâtre de M. le duc d’Orléans, au faubourg du Roule. Cette nouvelle salle, qui a été construite et peinte sous les ordres et sur les dessins de M. Pierre, premier peintre de ce prince, est une espèce de ruine d’un amphithéâtre des Romains. Les connaisseurs l’ont trouvée trop noble, et taillée trop dans le grand, pour les pièces que l’on y doit représenter ; mais Pierre répond à ce reproche, qu’il a fait cette salle pour le maître, et non pour les comédies qu’on doit y jouer. Je ne vois point, au reste, ce que la noblesse de la salle peut gâter aux farces mêmes que l’on y donnera ; mais il faut trouver à redire à tout : voilà l’esprit de ce siècle, et de tous les siècles. Quoi qu’il en soit, on donna ce jour-là, pour la première représentation, les Adieux de la parade, prologue en vers libres, suivi de Nicaise ; ensuite un compliment de Léandre, des annonces, et le spectacle fut terminé par l’Amant poussif, parade.
      Le prologue fut joué froidement, excepté de la part de Gaussin ; il est pourtant moins froid de sa nature que quelque prologue que ce soit ; quoique je convienne que ces sortes d’ouvrages n’ont et ne peuvent avoir une certaine chaleur.
      Nicaise fut trouvé encore meilleur que la première fois, parce qu’il fut joué plus vivement.
      Le compliment de rentrée, fait par M. Danezan, fut applaudi avec fureur ; aussi fut-il récité dans la dernière perfection ; d’ailleurs, j’avoue que c’est un beau morceau.
La parade fut jouée vivement, et réussit plus que je ne l’aurais cru. Les annonces furent trouvées mauvaises par tout le monde, en m’y comprenant. J’avais mis quatre Gilles en béquilles, et j’avais imaginé que le coup-d’œil en serait plaisant. Point du tout, les quatre béquillards avaient l’air de quatre pauvres estropiés ; leur physionomie d’ailleurs devenait rouge et hideuse, par les efforts qu’ils étaient obligés de faire pour se soutenir sur leurs béquilles ; ajoutons encore à cela que les couplets de ces annonces furent chantés détestablement.
      Le carnaval, qui finissait au 11, donnait quelques jours de relâche à la troupe ; mais une petite attaque de goutte qu’à eue M. le duc d’Orléans, prolonge ces vacances ; et je ne sais si les représentations qui doivent suivre celle-ci ne seront pas remises après Pâques.
      Le même jour, 7 février, débuta à la Comédie française, dans les rôles de soubrettes, la demoiselle Noverre, femme du maître de ballets de ce nom ; j’entends le maître de ballets de l’Opéra-Comique. Je ne l’ai pas pu aller voir encore ; j’ai entendu dire qu’elle avait du talent, non pas au degré de Mlle Dangeville, mais qu’elle était remplie d’intelligence, et qu’elle avait de la chaleur ; elle n’est ni jolie ni assez grande pour le théâtre. Saurin, qui l’a vue, me dit qu’elle est cent piques au-dessus des Gauthier et des Beauménard. Il me paraît qu’elle prendra assez.

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