JOURNAL DES SPECTACLES III
 Charles COLLÉ 
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Journal historique sur les hommes de lettres,
les ouvrages dramatiques & les événements
les plus mémorables du règne de Louis XV
                                            De 1748 à 1772

TEXTE INTÉGRAL - TOME III (1751-1754)
 186 pages.  27
euros
ISBN : 2 - 84909-042-5 
 Éditions PALEO

                                                      EXTRAIT

JANVIER 1751
      Voici une petite histoire, ou, si l’on aime mieux, un petit conte que l’on m’a donné pour mes étrennes.
      Une femme de province arrive à Paris, dans le dessein d’y prendre & d’y attraper tous les bons airs ; on lui dit entre autres beaux usages, que toutes les femmes de qualité vont chez la baigneuse ; que ce sont là les belles manières ; que la plus renommée baigneuse est Mlle le Sueur. Elle y vole ; la voilà dans le bain, elle en sort : on lui demande, si madame veut se faire épiler. Pour ne paraître pas ne point entendre ce terme, elle répond bien vite : Sans doute, n’est-ce pas l’usage de la cour ? Eh ! mais oui, lui répond Mlle le Sueur avec complaisance. Elle passe dans l’étuve, on la frotte de la drogue épilatoire. La drogue sèche bientôt sur son corps ; on lui jette de l’eau, tout tombe. La naïve provinciale s’écrie alors, en se regardant honteusement : Ah ! mon Dieu, comme me voilà ! Tout le monde va se moquer de moi quand on me verra comme cela.
      Que ce soit ou non un conte fait à plaisir, cela fait toujours une bien bonne naïveté.
      Le 3 du courant je passai depuis neuf heures du matin jusqu’à midi & demi tête-à-tête avec M. le comte de Clermont. J’avais déjà eu, quelques jours avant les fêtes de Noël, une autre séance aussi longue avec ce prince. Mlle Le Duc, qui m’avait entendu dire du bien de sa comédie de Barbarin, lui avait mis en tête d’exiger de moi mon sentiment sincère, & même une critique de sa pièce. Elle m’avait préparé là une commission délicate, & à laquelle je n’aurais pas donné mon consentement, si elle me l’eût demandé & m’en eût prévenu ; je fus effectivement fort embarrassé quand ce prince me parla sur ce ton, & d’une façon très pressante. Je me défendis longtemps sur mon insuffisance, le peu de sûreté de mon goût, etc. Tout cela fut inutile, il fallut obéir ; je n’étais pas à mon aise, & j’aurais volontiers, ne connaissant pas le prince, aimé autant qu’un autre eût été chargé de cette commission que moi. Je m’en suis tiré pourtant, moins par mon adresse (car je n’en ai guère) que par la bonhomie du comte de Clermont, si je puis me servir de cette expression. Comme je vis qu’il écoutait la critique, la discutait ou s’y rendait avec docilité, je m’enhardis si bien à lui en faire, que je puis me vanter de lui avoir dit avec vérité tout ce que je pensais. Je lui parlai vrai sur tous les endroits de la pièce qui étaient susceptibles de correction, & lui marquai plusieurs longueurs à retrancher ; quelques fois il se rendait sans répliquer, d’autres fois il raisonnait, & très judicieusement, sur la critique que je lui faisais, & m’a fait revenir même des choses que j’avais blâmées sans raison. Il avait bien cependant les entrailles d’auteur pour son ouvrage, soit qu’il se rendît à la critique ou s’en défendît. Je n’ai point vu, au reste, dans aucun auteur autant de bonne foi, de douceur, de docilité & de politesse, qu’il en mit dans toute cette discussion.
      Après l’examen de sa pièce, je pris la liberté de lui conseiller de raccourcir beaucoup le dénouement, & de lui dire nettement qu’il ne pouvait pas subsister tel qu’il était. Je lui montrai la facilité qu’il y avait d’ôter, de rapprocher & d’élaguer les six ou sept dernières scènes ; il goûta le plan que je lui en faisais, & me pria de le mettre à exécution. Je m’en excusai deux fois, le plus respectueusement que je pus ; mais à la fin me pressa si fort, que je m’en chargeais : je m’en suis tiré à sa satisfaction beaucoup plus qu’à la mienne.
Le 8 il me fit venir à Berny, où il était, & nous relûmes sa comédie, avec les changements que j’y ai faits, & sur tout le nouveau dénouement. Il avait copié les corrections de sa main, & elle sera jouée le mois prochain à Berny, de cette dernière façon. Je crois qu’elle sera beaucoup mieux ; mais si c’était mon ouvrage, & que j’y pusse mettre le fer comme je voudrais, j’y ferais bien d’autres changements que ceux que j’y ai faits. Il y a cependant des choses que je ne pourrais mieux faire, & que je serais, peut-être, incapable d’imaginer & de faire aussi bien ; j’ai surtout en vue, dans ce que je dis là, une scène de peur entre un valet & une suivante ; cette scène est très naturelle, très théâtrale, & très vivement rendue : ce n’est point une lâche flatterie qui me fait faire cet éloge, je loue cette scène de très bonne foi, et je souhaiterais l’avoir faite. Il y en a encore une autre, entre l’amant & la maîtresse, dont le fond a bien son mérite ; mais il faudrait qu’elle fût mieux amenée, préparée, & qu’elle fût aussi mieux traitée & moins longuement.
      Il me fit l’honneur de me faire dîner avec lui et m’accabla de politesses. Je sens que j’aurais pu conter tout ceci d’une façon plus courte, & même que j’aurais pu me dispenser d’en parler, si je ne voulais pas être taxé de vanité ; mais comme ce fait est historique & m’est particulier, j’ai jugé qu’il devait entrer dans ce Journal, au risque d’être cru vain ! Eh ! qui ne l’est pas ? L’idée, au reste, que j’ai toujours eue, que tous les hommes sont égaux, doit du moins diminuer ce reproche ; & je ne trouve pas effectivement les caresses d’un prince du sang quelque chose d’aussi satisfaisant pour l’amour-propre que l’on pourrait se l’imaginer.

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