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EXTRAIT
JANVIER 1751
Voici
une petite histoire, ou, si l’on aime mieux, un petit conte que l’on m’a
donné pour mes étrennes.
Une femme de province arrive à Paris, dans
le dessein d’y prendre & d’y attraper tous les bons airs ; on lui
dit entre autres beaux usages, que toutes les femmes de qualité vont chez
la baigneuse ; que ce sont là les belles manières ; que la plus
renommée baigneuse est Mlle le Sueur. Elle y vole ; la voilà dans le
bain, elle en sort : on lui demande, si madame veut se faire épiler. Pour
ne paraître pas ne point entendre ce terme, elle répond bien vite : Sans
doute, n’est-ce pas l’usage de la cour ? Eh ! mais oui, lui répond
Mlle le Sueur avec complaisance. Elle passe dans l’étuve, on la frotte
de la drogue épilatoire. La drogue sèche bientôt sur son corps ; on lui
jette de l’eau, tout tombe. La naïve provinciale s’écrie alors, en
se regardant honteusement : Ah ! mon Dieu, comme me voilà ! Tout le
monde va se moquer de moi quand on me verra comme cela.
Que ce soit ou non un conte fait à
plaisir, cela fait toujours une bien bonne naïveté.
Le 3 du courant je passai depuis neuf
heures du matin jusqu’à midi & demi tête-à-tête avec M. le comte
de Clermont. J’avais déjà eu, quelques jours avant les fêtes de
Noël, une autre séance aussi longue avec ce prince. Mlle Le Duc, qui m’avait
entendu dire du bien de sa comédie de Barbarin, lui avait mis en tête d’exiger
de moi mon sentiment sincère, & même une critique de sa pièce. Elle
m’avait préparé là une commission délicate, & à laquelle je n’aurais
pas donné mon consentement, si elle me l’eût demandé & m’en
eût prévenu ; je fus effectivement fort embarrassé quand ce prince me
parla sur ce ton, & d’une façon très pressante. Je me défendis
longtemps sur mon insuffisance, le peu de sûreté de mon goût, etc. Tout
cela fut inutile, il fallut obéir ; je n’étais pas à mon aise, &
j’aurais volontiers, ne connaissant pas le prince, aimé autant qu’un
autre eût été chargé de cette commission que moi. Je m’en suis tiré
pourtant, moins par mon adresse (car je n’en ai guère) que par la
bonhomie du comte de Clermont, si je puis me servir de cette expression.
Comme je vis qu’il écoutait la critique, la discutait ou s’y rendait
avec docilité, je m’enhardis si bien à lui en faire, que je puis me
vanter de lui avoir dit avec vérité tout ce que je pensais. Je lui
parlai vrai sur tous les endroits de la pièce qui étaient susceptibles
de correction, & lui marquai plusieurs longueurs à retrancher ;
quelques fois il se rendait sans répliquer, d’autres fois il
raisonnait, & très judicieusement, sur la critique que je lui
faisais, & m’a fait revenir même des choses que j’avais blâmées
sans raison. Il avait bien cependant les entrailles d’auteur pour son
ouvrage, soit qu’il se rendît à la critique ou s’en défendît. Je n’ai
point vu, au reste, dans aucun auteur autant de bonne foi, de douceur, de
docilité & de politesse, qu’il en mit dans toute cette discussion.
Après l’examen de sa pièce, je pris la
liberté de lui conseiller de raccourcir beaucoup le dénouement, & de
lui dire nettement qu’il ne pouvait pas subsister tel qu’il était. Je
lui montrai la facilité qu’il y avait d’ôter, de rapprocher & d’élaguer
les six ou sept dernières scènes ; il goûta le plan que je lui en
faisais, & me pria de le mettre à exécution. Je m’en excusai deux
fois, le plus respectueusement que je pus ; mais à la fin me pressa si
fort, que je m’en chargeais : je m’en suis tiré à sa satisfaction
beaucoup plus qu’à la mienne.
Le 8 il me fit venir à Berny, où il était, & nous relûmes sa
comédie, avec les changements que j’y ai faits, & sur tout le
nouveau dénouement. Il avait copié les corrections de sa main, &
elle sera jouée le mois prochain à Berny, de cette dernière façon. Je
crois qu’elle sera beaucoup mieux ; mais si c’était mon ouvrage,
& que j’y pusse mettre le fer comme je voudrais, j’y ferais bien d’autres
changements que ceux que j’y ai faits. Il y a cependant des choses que
je ne pourrais mieux faire, & que je serais, peut-être, incapable d’imaginer
& de faire aussi bien ; j’ai surtout en vue, dans ce que je dis là,
une scène de peur entre un valet & une suivante ; cette scène est
très naturelle, très théâtrale, & très vivement rendue : ce
n’est point une lâche flatterie qui me fait faire cet éloge, je loue
cette scène de très bonne foi, et je souhaiterais l’avoir faite. Il y
en a encore une autre, entre l’amant & la maîtresse, dont le fond a
bien son mérite ; mais il faudrait qu’elle fût mieux amenée,
préparée, & qu’elle fût aussi mieux traitée & moins
longuement.
Il me fit l’honneur de me faire dîner
avec lui et m’accabla de politesses. Je sens que j’aurais pu conter
tout ceci d’une façon plus courte, & même que j’aurais pu me
dispenser d’en parler, si je ne voulais pas être taxé de vanité ;
mais comme ce fait est historique & m’est particulier, j’ai jugé
qu’il devait entrer dans ce Journal, au risque d’être cru vain !
Eh ! qui ne l’est pas ? L’idée, au reste, que j’ai toujours
eue, que tous les hommes sont égaux, doit du moins diminuer ce reproche ;
& je ne trouve pas effectivement les caresses d’un prince du sang
quelque chose d’aussi satisfaisant pour l’amour-propre que l’on
pourrait se l’imaginer.
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