JOURNAL DES SPECTACLES II
 Charles COLLÉ 
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Journal historique sur les hommes de lettres,
les ouvrages dramatiques & les événements
les plus mémorables du règne de Louis XV
                                            De 1748 à 1772

TEXTE INTÉGRAL - TOME II (1750)
 172 pages.  27
euros
ISBN : 2 - 913944-99-X 
 Éditions PALEO

                                                      EXTRAIT

JANVIER 1750
      Au commencement de cette année, une jeune fille de dix-huit à vingt ans, entra dans l’église de Sainte-Geneviève pendant qu’on y disait la messe, & demanda tout haut ce que c’était que cette grande maison où elle était. On lui répondit que c’était une Église : Qu’est-ce qu’une église ? dit-elle. - C’est, lui répartit-on, un lieu saint où l’on adore Dieu. - Qu’est-ce que Dieu ? poursuivit-elle, & continuant sur le même ton de questions & de réponses, elle en imposa si bien, qu’on la crut folle ou imbécile. On la conduisit au curé de Saint-Étienne-du-Mont (qui est le curé de Sainte-Geneviève), qu’elle trouva habillé comme son cher père, excepté qu’il ne mettait pas sa chemise dans sa culotte ; elle entendait par la chemise le surplis de ce religieux.
      Son dessein était, comme on l’a découvert par la suite, de passer pour un enfant que l’on avait tenu depuis sa naissance en charte-privée, & auquel on n’avait donné aucune sorte d’éducation, à aucuns égards, de s’attirer par-là les aumônes de beaucoup de gens, & se procurer peut-être un établissement, si son aventure parvenait au duc d’Orléans, qui fait sa résidence ordinaire à Sainte-Geneviève. Elle parlait de son papa Lagrange, qui devait l’épouser incessamment, aussitôt qu’il aurait tué sa sœur Manon ; elle contait que ce cher père sortait toutes les nuits, tantôt avec des cheveux blonds, tantôt avec des cheveux noirs, qu’il avait de belles épées, de belles montres, de belles tabatières, qu’il la tenait toujours enfermée ; mais qu’ayant profité d’un moment que la porte de la maison était ouverte, elle s’était sauvée par le jardin, & qu’après une demi-heure de marche, elle était arrivée à Sainte-Geneviève où elle était, sans savoir comment, ni par où elle était venue.
      Elle ajoutait à tous ses propos décousus un air de naïveté & d’ingénuité qui en imposait au plus grand nombre ; les uns croyaient que son père prétendu était un voleur, qui avait enlevé cet enfant, dès le maillot, pour servir à ses plaisirs quand elle aurait atteint l’âge ; d’autres pensaient que c’était quelqu’homme singulier, qui avait voulu faire sur cet enfant l’expérience de ce qu’il serait, si on ne lui donnait des idées sur rien, & si on l’élevait dans la plus profonde ignorance.
      Enfin, quand on cherchait le plus à percer ce mystère, cette fille se trahit elle-même par une lettre qu’elle écrivait à son père, & qu’elle donna au porteur d’eau de la communauté religieuse où le curé de Saint-Étienne-du-Mont l’avait fait mettre. Son père, à ce qu’on dit, est un garçon orfèvre ; elle lui marquait par sa lettre, qui fut interceptée & remise entre les mains de la supérieure, " que son stratagème réussissait au mieux ; qu’elle avait déjà eu plus de 100 écus d’aumônes etc. " Effectivement Mlle de Charolois, la princesse de Montauban & beaucoup d’autres personnes l’avaient été voir, & lui avaient fait la charité. Cette comédie, qui a duré sept ou huit jours, avait si fort épuisé la poitrine de cette pauvre créature, par la nécessité où elle se trouvait de répondre à toutes les questions qu’on lui faisait, que sur les derniers jours elle était tombée malade & ne pouvait plus parler. M. Berrier a terminé la scène un peu tragiquement, & a fait mettre cette infante dans une maison de force où elle demeurera quelques mois pour son châtiment.
      Rien, au reste, n’est plus véritable que cette histoire. Dans la suite de ce journal, je n’appuierai plus sur la vérité des faits que j’avancerai. Dès que je ne les donnerai pas pour douteux, ce sera un signe certain qu’ils seront de la dernière certitude, ou qu’ils seront de notoriété publique. En voici un, par exemple, que je ne garantis pas, quoiqu’il coure beaucoup Paris, & que bien des gens l’assurent & le croient. On dit que, ces jours derniers, un officier fut attaqué, en revenant de souper, par un homme en robe de chambre, avec un pistolet à la main. Ne pouvant résister à cette civilité pressante l’officier donne son épée, sa tabatière & sa montre ; le voleur lui souhaite le bon soir & tourne par une rue. L’officier, sans perdre la tête, le suit & le voit frapper à une porte cochère de belle apparence, qu’on lui ouvre. Après avoir un peu réfléchi, il heurte lui-même à la porte où il avait vu entrer son homme, & prie le portier de lui faire parler au maître de la maison. Il est prêt à se coucher, lui dit le portier, mais qui êtes-vous, monsieur ? - Je ne suis point connu de ton maître, mon ami, lui répond-il, mais dis-lui que je viens pour quelque chose de très pressé & qui l’intéresse infiniment ; que comme il ne me connaît pas, je ne trouverai point mauvais qu’il prenne toutes ses précautions, & fasse monter tous ses gens ; mais obtiens de lui que je lui parle, parce que rien au monde n’est plus de conséquence pour lui personnellement. Après plusieurs allées & venues, le portier fait monter l’officier, qui, dans un assez bel appartement, trouve un homme de soixante-dix à soixante-quinze ans, qui était prêt à se mettre au lit. Il le tire à part, lui conte tout bas son aventure, & l’assure qu’il a vu entrer chez lui celui qui l’avait volé, ce qui lui fait craindre qu’il ne soit assassiné cette nuit par ce coquin là.... Le vieillard alors demande à son portier quels gens de la maison sont rentrés les derniers ; le portier lui répond naturellement " que c’est M. son fils, qui n’a pas même été loin, apparemment, puisqu’il était sorti en robe de chambre ". On peut juger de la cruelle situation du père à cette réponse ; il eut pourtant assez de force pour monter avec l’officier chez son fils, qui allait se coucher, & qu’il n’eut pas besoin d’interroger, ayant trouvé des pistolets sur sa cheminée, & sur une table, l’épée, la montre & la tabatière volées ; il se jette alors aux pieds de l’officier, pour le prier de ne pas répandre cette affreuse histoire ; ce dernier le lui promit, & l’on prétend que ce n’est que par le domestique qu’elle a été sue dans le monde. On dit encore que le voleur est un homme de robe, & que le père est un homme en place ; mais ce qu’on peut dire de certain, c’est que c’est un vieux conte rajeuni, & que j’ai ouï faire plusieurs fois, avec quelques circonstances de changées. Une histoire, ou si l’on veut un conte encore moins vraisemblable que le précédent, est celui que l’on débite actuellement.
      On veut qu’il y ait, dans un couvent de Paris, une fille à marier, à laquelle on donnera 30,000 liv. de rente à Paris, & 40 en province. Donation sera faite de ses biens à l’époux futur, par le contrat de mariage. On ne demande point que le mari soit riche, beau, bien fait, ni de condition, pas même d’esprit ; on le veut honnête homme, & qu’il ait du bon sens ; la fille est bien faite a de l’esprit & de la raison, sait beaucoup, & a été fort bien élevée ; mais, comme il faut absolument qu’il y ait un mais, cette fille est obligée d’avoir continuellement un masque d’argent sur le visage, attendu que sa tête, du moins sa face est précisément celle d’une tête de mort ; que, de temps en temps, il lui prend des râlements semblables à ceux de la mort, & que ces accès finissent par les derniers soupirs d’un mourant ; voyez si vous voulez l’épouser.
      J’ai brodé cette histoire d’une autre manière, & je mettais un mais plus agréable ; je disais que cette fille avait toujours les yeux comme les femmes les ont quelquefois, dans de certains moments ; que de trois heures en trois heures il lui prenait des extases amoureuses, qui étaient précédées de tendres gémissements de tourterelle, & de mots entrecoupés qui n’entrent que dans le rite de Cythère, & suivis de cris & soupirs brûlants, & jusqu’à des emportements qui allaient à faire quelques petites morsures légères & badines ; que pour apaiser ces espèces de vapeurs, on demandait un mari qui pût, toutes les trois heures, calmer ces accès ; que c’était uniquement le régime nécessaire à sa santé, & ce qui seul pouvait la rendre heureuse, raison pourquoi l’on ne demandait point que le futur fût riche, beau, bien fait, spirituel ou de qualité, mais qu’il eût quelque consistance & un service de quelque tenue ; & je finissais par assurer que c’était une abbesse dans le couvent de laquelle cette demoiselle était pensionnaire qui lui cherchait ce mari difficile à trouver ; qu’elle en avait essayé un grand nombre, sans en avoir pu trouver un qui approchât du point de perfection qu’elle exigeait.

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