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EXTRAIT
JANVIER 1750
Au commencement de cette année, une
jeune fille de dix-huit à vingt ans, entra dans l’église de
Sainte-Geneviève pendant qu’on y disait la messe, & demanda tout
haut ce que c’était que cette grande maison où elle était. On lui
répondit que c’était une Église : Qu’est-ce qu’une église
? dit-elle. - C’est, lui répartit-on, un lieu saint
où l’on adore Dieu. - Qu’est-ce que Dieu ? poursuivit-elle, &
continuant sur le même ton de questions & de réponses, elle en
imposa si bien, qu’on la crut folle ou imbécile. On la conduisit au
curé de Saint-Étienne-du-Mont (qui est le curé de Sainte-Geneviève),
qu’elle trouva habillé comme son cher père, excepté qu’il
ne mettait pas sa chemise dans sa culotte ; elle entendait par la
chemise le surplis de ce religieux.
Son dessein était, comme on l’a découvert par la suite, de passer pour
un enfant que l’on avait tenu depuis sa naissance en charte-privée,
& auquel on n’avait donné aucune sorte d’éducation, à aucuns
égards, de s’attirer par-là les aumônes de beaucoup de gens, & se
procurer peut-être un établissement, si son aventure parvenait au duc d’Orléans,
qui fait sa résidence ordinaire à Sainte-Geneviève. Elle parlait de
son papa Lagrange, qui devait l’épouser incessamment,
aussitôt qu’il aurait tué sa sœur Manon ; elle contait que ce cher père
sortait toutes les nuits, tantôt avec des cheveux blonds, tantôt avec
des cheveux noirs, qu’il avait de belles épées, de belles montres, de
belles tabatières, qu’il la tenait toujours enfermée ; mais qu’ayant
profité d’un moment que la porte de la maison était ouverte, elle s’était
sauvée par le jardin, & qu’après une demi-heure de marche, elle
était arrivée à Sainte-Geneviève où elle était, sans savoir comment,
ni par où elle était venue.
Elle ajoutait à tous ses propos décousus un air de naïveté & d’ingénuité
qui en imposait au plus grand nombre ; les uns croyaient que son père
prétendu était un voleur, qui avait enlevé cet enfant, dès le maillot,
pour servir à ses plaisirs quand elle aurait atteint l’âge ; d’autres
pensaient que c’était quelqu’homme singulier, qui avait voulu faire
sur cet enfant l’expérience de ce qu’il serait, si on ne lui donnait
des idées sur rien, & si on l’élevait dans la plus profonde
ignorance.
Enfin, quand on cherchait le plus à percer ce mystère, cette fille se
trahit elle-même par une lettre qu’elle écrivait à son père, &
qu’elle donna au porteur d’eau de la communauté religieuse où le
curé de Saint-Étienne-du-Mont l’avait fait mettre. Son père, à ce qu’on
dit, est un garçon orfèvre ; elle lui marquait par sa lettre, qui fut
interceptée & remise entre les mains de la supérieure, " que
son stratagème réussissait au mieux ; qu’elle avait déjà eu plus de
100 écus d’aumônes etc. " Effectivement Mlle de
Charolois, la princesse de Montauban & beaucoup d’autres personnes l’avaient
été voir, & lui avaient fait la charité. Cette comédie, qui a
duré sept ou huit jours, avait si fort épuisé la poitrine de cette
pauvre créature, par la nécessité où elle se trouvait de répondre à
toutes les questions qu’on lui faisait, que sur les derniers jours elle
était tombée malade & ne pouvait plus parler. M. Berrier a terminé
la scène un peu tragiquement, & a fait mettre cette infante dans une
maison de force où elle demeurera quelques mois pour son châtiment.
Rien, au reste, n’est plus véritable que cette histoire. Dans la suite
de ce journal, je n’appuierai plus sur la vérité des faits que j’avancerai.
Dès que je ne les donnerai pas pour douteux, ce sera un signe certain qu’ils
seront de la dernière certitude, ou qu’ils seront de notoriété
publique. En voici un, par exemple, que je ne garantis pas, quoiqu’il
coure beaucoup Paris, & que bien des gens l’assurent & le
croient. On dit que, ces jours derniers, un officier fut attaqué, en
revenant de souper, par un homme en robe de chambre, avec un pistolet à
la main. Ne pouvant résister à cette civilité pressante l’officier
donne son épée, sa tabatière & sa montre ; le voleur lui souhaite
le bon soir & tourne par une rue. L’officier, sans perdre la tête,
le suit & le voit frapper à une porte cochère de belle apparence, qu’on
lui ouvre. Après avoir un peu réfléchi, il heurte lui-même à la porte
où il avait vu entrer son homme, & prie le portier de lui faire
parler au maître de la maison. Il est prêt à se coucher, lui dit
le portier, mais qui êtes-vous, monsieur ? - Je ne suis point connu de
ton maître, mon ami, lui répond-il, mais dis-lui que je
viens pour quelque chose de très pressé & qui l’intéresse
infiniment ; que comme il ne me connaît pas, je ne trouverai point
mauvais qu’il prenne toutes ses précautions, & fasse monter tous
ses gens ; mais obtiens de lui que je lui parle, parce que rien au monde n’est
plus de conséquence pour lui personnellement. Après plusieurs
allées & venues, le portier fait monter l’officier, qui, dans un
assez bel appartement, trouve un homme de soixante-dix à soixante-quinze
ans, qui était prêt à se mettre au lit. Il le tire à part, lui conte
tout bas son aventure, & l’assure qu’il a vu entrer chez lui celui
qui l’avait volé, ce qui lui fait craindre qu’il ne soit assassiné
cette nuit par ce coquin là.... Le vieillard alors demande à son portier
quels gens de la maison sont rentrés les derniers ; le portier lui
répond naturellement " que c’est M. son fils, qui n’a pas même
été loin, apparemment, puisqu’il était sorti en robe de chambre
". On peut juger de la cruelle situation du père à cette réponse ;
il eut pourtant assez de force pour monter avec l’officier chez son
fils, qui allait se coucher, & qu’il n’eut pas besoin d’interroger,
ayant trouvé des pistolets sur sa cheminée, & sur une table, l’épée,
la montre & la tabatière volées ; il se jette alors aux pieds de l’officier,
pour le prier de ne pas répandre cette affreuse histoire ; ce dernier le
lui promit, & l’on prétend que ce n’est que par le domestique qu’elle
a été sue dans le monde. On dit encore que le voleur est un homme de
robe, & que le père est un homme en place ; mais ce qu’on peut dire
de certain, c’est que c’est un vieux conte rajeuni, & que j’ai
ouï faire plusieurs fois, avec quelques circonstances de changées. Une
histoire, ou si l’on veut un conte encore moins vraisemblable que le
précédent, est celui que l’on débite actuellement.
On veut qu’il y ait, dans un couvent de Paris, une fille à marier, à
laquelle on donnera 30,000 liv. de rente à Paris, & 40 en province.
Donation sera faite de ses biens à l’époux futur, par le contrat de
mariage. On ne demande point que le mari soit riche, beau, bien fait, ni
de condition, pas même d’esprit ; on le veut honnête homme, & qu’il
ait du bon sens ; la fille est bien faite a de l’esprit & de la
raison, sait beaucoup, & a été fort bien élevée ; mais, comme il
faut absolument qu’il y ait un mais, cette fille est obligée d’avoir
continuellement un masque d’argent sur le visage, attendu que sa tête,
du moins sa face est précisément celle d’une tête de mort ; que, de
temps en temps, il lui prend des râlements semblables à ceux de la mort,
& que ces accès finissent par les derniers soupirs d’un mourant ;
voyez si vous voulez l’épouser.
J’ai brodé cette histoire d’une autre manière, & je mettais un mais
plus agréable ; je disais que cette fille avait toujours les
yeux comme les femmes les ont quelquefois, dans de certains moments ; que
de trois heures en trois heures il lui prenait des extases amoureuses, qui
étaient précédées de tendres gémissements de tourterelle, & de
mots entrecoupés qui n’entrent que dans le rite de Cythère, &
suivis de cris & soupirs brûlants, & jusqu’à des emportements
qui allaient à faire quelques petites morsures légères & badines ;
que pour apaiser ces espèces de vapeurs, on demandait un mari qui pût,
toutes les trois heures, calmer ces accès ; que c’était uniquement le
régime nécessaire à sa santé, & ce qui seul pouvait la rendre
heureuse, raison pourquoi l’on ne demandait point que le futur fût
riche, beau, bien fait, spirituel ou de qualité, mais qu’il eût
quelque consistance & un service de quelque tenue ; & je finissais
par assurer que c’était une abbesse dans le couvent de laquelle cette
demoiselle était pensionnaire qui lui cherchait ce mari difficile à
trouver ; qu’elle en avait essayé un grand nombre, sans en avoir pu
trouver un qui approchât du point de perfection qu’elle exigeait.
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