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EXTRAIT
SEPTEMBRE 1748
Je suis
revenu d’Étioles le 2 de ce mois ; je fus le même soir à la
troisième représentation de Sémiramis ; j’avais rencontré le
matin Duclos, à qui j’avais demandé des nouvelles de la première. Il
me dit qu’elle était tombée, quoiqu’elle eût été fort applaudie
du parterre ; qu’il tenait des comédiens que Voltaire en avait
distribué lui seul tous les billets, dont le nombre était réduit à
quatre cents (c’est l’entendre) ; que, malgré cette précaution, deux
ou trois jeunes gens de ce parterre acheté avaient battu des mains en bâillant
tout haut, ce qui avait fait beaucoup rire tout le monde, excepté
Voltaire.
Quant à moi, j’ai trouvé la pièce mauvaise ; mais c’est du
mauvais de Voltaire. Je n’en ferais pas autant, ni M. l’abbé
Leblanc non plus.
C’est son Ériphile retournée ; jamais,
à mon avis, il n’a fait de plan plus déraisonnable & moins
vraisemblable. Le dernier acte & le dénouement sont misérables ; les
trois premiers sont froids & sans aucun intérêt ; le quatrième acte
est le plus passable de tous ; cependant il ne me mena pas jusqu’à l’émotion.
Ainsi, à juger cette pièce, & par sentiment, c’est-à-dire
par l’impression qu’elle m’a faite, & par la raison, j’entends
par les défauts ou les beautés que l’on peut discuter dans une seule
& unique représentation, elle m’a paru au-dessous du médiocre de
Voltaire ; cela est mauvais, du moins pour moi, comme disait
feu M. l’abbé de Saint-Pierre. C’est toujours ainsi qu’il faudra
entendre mes décisions dans ce Journal.
J’oubliais de dire encore ce qui m’a frappé le plus, c’est que tous
les caractères de cette tragédie sont manqués, ou plutôt il n’y en a
point ; celui de Sémiramis surtout est contraire à l’idée que
l’histoire nous en donne ; Voltaire en fait une femme faible, sans
ambition, partageant son autorité, dont elle était si jalouse, avec un
certain Assur, qui est dans la pièce un personnage inutile &
impossible ; il la fait timide, pleine de remords, de dévotion, de
crainte des dieux, des enfers, des revenant, ; il fait de Ninias un
capitan qui rabâche sans cesse dans les deux premiers actes, un soldat
tel que moi . . . . les vertus d’un soldat. Darboulin, que ce mot de
soldat répété cent fois impatientait, fit la mauvaise plaisanterie de
dire : Eh ! qu’on le fasse sergent, pour qu’il ne reballe plus ce
mot de soldat !
Elle a été représentée pour la première
fois le jeudi 26 août. Le roi avait donné 5,000 livres pour faire une
décoration neuve, qui n’a point été trouvée admirable. Cette
décoration aux deux premières représentations embrassait les balcons
les plus proches du théâtre, où l’on n’entrait que par le premier
balcon, qu’on avait ouvert, & non par les foyers, comme à l’ordinaire.
Cette décoration est des frères Flosse (Flooz). Après la pièce,
Dutartre passa dans le foyer, & vit Voltaire qui se débattait avec le
prince de Wirtemberg, pour ne pas aller dîner chez lui à Versailles
quelques jours après. " Mais, lui disait ce prince, ne venez-vous
pas souvent à Versailles ? n’allez-vous pas quelquefois faire votre
cour au roi ? - Ma foi, mon prince, répondit Voltaire, voulez-vous que je
vous dise, je n’y vais plus ; on ne peut le voir qu’à son petit
lever. Cet homme (ce sont ses termes en parlant du roi dans un
foyer) se lève tantôt à dix heures, tantôt à deux heures, une autre
fois à midi ; on ne peut compter sur rien ; moi je lui ai dit : Sire,
quand votre majesté voudra de moi elle aura la bonté de me donner ses
ordres ". Si c’était un autre que Dutartre qui m’eût dit ce
fait, que l’on lui eût conté, & qu’il ne l’eût pas entendu
lui-même, je ne le croirais pas vrai, parce qu’il n’est pas
vraisemblable. Peut-on être aussi bête avec autan d’esprit !
Le 3, je fus à la quatrième représentation de Pygmalion, acte d’opéra,
mis en musique par Rameau, qui l’a pris dans le ballet des Arts,
de feu M. de la Motte ; cet acte n’était pas déjà assez merveilleux
par lui-même pour que Balot achevât de le défigurer entièrement par
les augmentations & les retranchements qu’il y a faits. Cependant le
démon de la musique de Rameau l’a emporté aussi bien sur le défaut de
chaleur de M. de la Motte & le peu de parti qu’il a tiré de son
sujet, que sur tout le barbouillage du Balot ; il a réussi en dépit du
poème, qui avait de quoi couler à fond dix autres musiciens ; il a aussi
eu à lutter contre les ballets, qui n’en ont pas paru bien faits ;
la petite Puvigné y danse pourtant à miracle ; on croit qu’elle y
chante, car comme on ne l’entend pas, il n’y a que la foi qui puisse
le persuader... Lany, qui est à présent chargé des ballets, fait tous
les jours regretter Malter, qui les composait avant lui ; ce sont les
nouveaux directeurs qui ont fait cette belle opération.
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