JOURNAL DES SPECTACLES I
 Charles COLLÉ 
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Journal historique sur les hommes de lettres,
les ouvrages dramatiques & les événements
les plus mémorables du règne de Louis XV
                                            De 1748 à 1772

TEXTE INTÉGRAL - TOME I (1748-1749)
 128 pages.  25
euros
ISBN : 2 - 913944-98-1 
 Éditions PALEO

                                                      EXTRAIT

SEPTEMBRE 1748
     Je suis revenu d’Étioles le 2 de ce mois ; je fus le même soir à la troisième représentation de Sémiramis ; j’avais rencontré le matin Duclos, à qui j’avais demandé des nouvelles de la première. Il me dit qu’elle était tombée, quoiqu’elle eût été fort applaudie du parterre ; qu’il tenait des comédiens que Voltaire en avait distribué lui seul tous les billets, dont le nombre était réduit à quatre cents (c’est l’entendre) ; que, malgré cette précaution, deux ou trois jeunes gens de ce parterre acheté avaient battu des mains en bâillant tout haut, ce qui avait fait beaucoup rire tout le monde, excepté Voltaire. Quant à moi, j’ai trouvé la pièce mauvaise ; mais c’est du mauvais de Voltaire. Je n’en ferais pas autant, ni M. l’abbé Leblanc non plus.
     C’est son Ériphile retournée ; jamais, à mon avis, il n’a fait de plan plus déraisonnable & moins vraisemblable. Le dernier acte & le dénouement sont misérables ; les trois premiers sont froids & sans aucun intérêt ; le quatrième acte est le plus passable de tous ; cependant il ne me mena pas jusqu’à l’émotion. Ainsi, à juger cette pièce, & par sentiment, c’est-à-dire par l’impression qu’elle m’a faite, & par la raison, j’entends par les défauts ou les beautés que l’on peut discuter dans une seule & unique représentation, elle m’a paru au-dessous du médiocre de Voltaire ; cela est mauvais, du moins pour moi, comme disait feu M. l’abbé de Saint-Pierre. C’est toujours ainsi qu’il faudra entendre mes décisions dans ce Journal.
      J’oubliais de dire encore ce qui m’a frappé le plus, c’est que tous les caractères de cette tragédie sont manqués, ou plutôt il n’y en a point ; celui de Sémiramis surtout est contraire à l’idée que l’histoire nous en donne ; Voltaire en fait une femme faible, sans ambition, partageant son autorité, dont elle était si jalouse, avec un certain Assur, qui est dans la pièce un personnage inutile & impossible ; il la fait timide, pleine de remords, de dévotion, de crainte des dieux, des enfers, des revenant, ; il fait de Ninias un capitan qui rabâche sans cesse dans les deux premiers actes, un soldat tel que moi . . . . les vertus d’un soldat. Darboulin, que ce mot de soldat répété cent fois impatientait, fit la mauvaise plaisanterie de dire : Eh ! qu’on le fasse sergent, pour qu’il ne reballe plus ce mot de soldat !
    
Elle a été représentée pour la première fois le jeudi 26 août. Le roi avait donné 5,000 livres pour faire une décoration neuve, qui n’a point été trouvée admirable. Cette décoration aux deux premières représentations embrassait les balcons les plus proches du théâtre, où l’on n’entrait que par le premier balcon, qu’on avait ouvert, & non par les foyers, comme à l’ordinaire. Cette décoration est des frères Flosse (Flooz). Après la pièce, Dutartre passa dans le foyer, & vit Voltaire qui se débattait avec le prince de Wirtemberg, pour ne pas aller dîner chez lui à Versailles quelques jours après. " Mais, lui disait ce prince, ne venez-vous pas souvent à Versailles ? n’allez-vous pas quelquefois faire votre cour au roi ? - Ma foi, mon prince, répondit Voltaire, voulez-vous que je vous dise, je n’y vais plus ; on ne peut le voir qu’à son petit lever. Cet homme (ce sont ses termes en parlant du roi dans un foyer) se lève tantôt à dix heures, tantôt à deux heures, une autre fois à midi ; on ne peut compter sur rien ; moi je lui ai dit : Sire, quand votre majesté voudra de moi elle aura la bonté de me donner ses ordres ". Si c’était un autre que Dutartre qui m’eût dit ce fait, que l’on lui eût conté, & qu’il ne l’eût pas entendu lui-même, je ne le croirais pas vrai, parce qu’il n’est pas vraisemblable. Peut-on être aussi bête avec autan d’esprit !
      Le 3, je fus à la quatrième représentation de Pygmalion, acte d’opéra, mis en musique par Rameau, qui l’a pris dans le ballet des Arts, de feu M. de la Motte ; cet acte n’était pas déjà assez merveilleux par lui-même pour que Balot achevât de le défigurer entièrement par les augmentations & les retranchements qu’il y a faits. Cependant le démon de la musique de Rameau l’a emporté aussi bien sur le défaut de chaleur de M. de la Motte & le peu de parti qu’il a tiré de son sujet, que sur tout le barbouillage du Balot ; il a réussi en dépit du poème, qui avait de quoi couler à fond dix autres musiciens ; il a aussi eu à lutter contre les ballets, qui n’en ont pas paru bien faits ; la petite Puvigné y danse pourtant à miracle ; on croit qu’elle y chante, car comme on ne l’entend pas, il n’y a que la foi qui puisse le persuader... Lany, qui est à présent chargé des ballets, fait tous les jours regretter Malter, qui les composait avant lui ; ce sont les nouveaux directeurs qui ont fait cette belle opération.

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