Ermold le Noir et l’Astronome
La Succession de Charlemagne


Ermold le Noir († en 835)
Ermold le Noir ou Ermoldus Nigellus fut un poète et un historien latin, originaire d’Aquitaine. Dès 820, il devient le favori de Pépin et participe à l’expédition contre les Bretons en 824. Peu de temps après, il est envoyé en exil à Strasbourg, sur ordre de Louis le Pieux. Son panégyrique, La Vie de Louis le Pieux le Débonnaire, lui permet de rentrer en grâce auprès du roi. Le récit est beaucoup plus historique que littéraire et se termine en 826. On suppose que l’auteur a pris pour sources les Annales Royales et ses propres souvenirs.
L’Astronome
On ignore le nom véritable de cet historien carolingien de la première moitié du IXe siècle. On suppose qu’il fut clerc ecclésiastique à la cour de Louis le Pieux. La Vie de Louis le Pieux est composée peu de temps après la mort de l’empereur (840). C’est un document précieux qui permet d’éclaircir les haines qui ont déchiré Louis et ses fils. L’auteur écrit dans une langue simple et fait preuve d’objectivité malgré un attachement visible à l’empereur.
Traduction  F. Guizot et R. Fougères

TEXTE INTÉGRAL : 250 pages.  30 euros

ISBN : 2 - 913944 – 44 – 2    Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                
L’Astronome
Or ce fût le 28 janvier, en l’année 814 de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que mourut le très pieux empereur Charles. Environ ce temps, l’empereur Louis, comme poussé par quelque pressentiment, avait indiqué une assemblée générale pour le jour de la purification de Sainte-Marie mère de Dieu, dans un lieu nommé Doué.

Dès que l’empereur, de pieuse mémoire, eut expiré, ceux qui veillèrent à ses obsèques, c’est-à-dire, ses enfants et les seigneurs du palais, députèrent Rampon vers l’empereur Louis pour qu’il apprît aussitôt la mort de son père, et qu’il ne retardât son arrivée pour aucun motif. Quand ce Rampon passa à Orléans, Théodulf, évêque de cette cité, homme d’un grand savoir en toutes choses, pressentit la cause de son arrivée, et s’empressa de se faire connaître à l’empereur, en lui dépêchant avec la plus grande promptitude un courrier pour demander seulement à ce prince s’il voulait que Théodulf l’attendît à Orléans, ou sortît de la ville, et allât au devant de lui avec quelques personnes. L’empereur eut bientôt compris le motif de cette ambassade, et ordonna que l’évêque vînt le trouver. Un second et un troisième courrier vinrent lui confirmer la triste nouvelle, et le cinquième jour après qu’il en eut été informé, il partit et se mit en marche accompagné d’autant de monde que ce peu de temps lui avait permis d’en rassembler ; car on craignait particulièrement que Wala qui avait occupé auprès de l’empereur Charles un poste très élevé, ne machinât quelque entreprise funeste contre le nouvel empereur. Mais au contraire il se rendit auprès de lui avec diligence, et protestant de son obéissance, selon la coutume des Francs, il se soumit humblement à ses ordres. Après lui, tous les seigneurs Francs s’empressèrent de venir en foule à la rencontre de l’empereur. Enfin, il arriva sans accident à Herstall, et trente jours après son départ d’Aquitaine, il mit heureusement le pied dans le palais d’Aix-la-Chapelle.

Or, son cœur, quoique débonnaire par sa nature, était depuis longtemps indigné de la conduite que ses sœurs tenaient dans la maison paternelle, seule tache dont elle fût souillée. Voulant donc y porter remède, et empêcher en même temps que le scandale autrefois donné par Odilon et Hiltrude ne se renouvelât, il avait envoyé devant lui Wala, Warnaire, Lambert et Ingobert, avec ordre, aussitôt qu’ils arriveraient à Aix-la-Chapelle, de veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne se commit de nouveau, et d’arrêter et mettre sous une étroite garde tous ceux qui pourraient avoir offensé la majesté impériale par un commerce criminel ou par un orgueil insolent. Quelques-uns, coupables de ces crimes, vinrent au devant de l’empereur pour implorer en suppliant leur grâce, et l’obtinrent. Ce prince ordonna aussi que le peuple demeurât tranquille, et attendit sans crainte son arrivée. Cependant le comte Warnaire, à l’insu de Wala et d’Ingobert, ayant appelé seulement auprès de lui son neveu Lambert, ordonna à Audoin, coupable d’un des crimes dont j’ai parlé, de venir en sa présence. Son dessein était de le faire arrêter, et de le livrer à la justice royale ; mais celui-ci, que sa conscience déchirait sans doute violemment, pressentit le piège, et en voulant s’en préserver, mérita lui-même d’y périr, puisqu’il donna le coup mortel à Warnaire ; car, se présentant à lui comme il en avait reçu l’ordre, il le tua, et, d’un coup qu’il porta à Lambert sur la cuisse, le rendit pour toujours impotent. Lui-même enfin, percé d’un coup d’épée, mourut. Lorsque l’empereur apprit ces choses, la mort funeste de son ami détourna son cœur de la clémence ; et un certain Tullius qui semblait en quelque sorte digne de pardon, fut condamné à perdre les yeux.

L’empereur arriva donc dans son palais d’Aix-la-Chapelle, où il fui accueilli par tous ses proches et par une multitude de Francs avec de grandes démonstrations de joie, et déclaré une seconde fois empereur : après quoi il rendit grâces à ceux qui avaient pris soin des funérailles de son père, et offrit à ses parents accablés de tristesse des consolations salutaires ; il s’empressa aussi de suppléer à ce qui manquait aux devoirs à remplir envers les restes de l’empereur. Il fit lire son testament, et tous ses biens furent répartis d’après le partage qu’il en avait fait lui-même, car l’empereur Charles n’avait rien oublié dans son testament. Tout ce qu’il avait voulu qu’on distribuât aux églises métropolitaines fut divisé en autant de parts qu’il y avait de noms écrits : il s’en trouva vingt et une. Quant aux ornements de la couronne, il les avait laissés à l’usage de ses successeurs ; il avait réglé aussi ce qu’il fallait donner, selon la coutume des Chrétiens, à ses fils, aux fils et aux filles de ses fils, aux hommes et aux femmes qui l’avaient servi, enfin à tous les pauvres en commun. Toutes ces choses furent exécutées par l’empereur Louis, comme elles étaient écrites dans le testament.

Quand cela fut terminé, l’empereur résolut de faire sortir du palais toute cette multitude de femmes qui le remplissaient, à l’exception d’un petit nombre qu’il jugea nécessaires au service royal. Quant à ses sœurs, chacune d’elles se retira dans le domaine qu’elle tenait de son père. Celles qui n’avaient point encore reçu un tel bienfait, l’obtinrent de l’empereur, et se montrèrent dociles à ses ordres. Ensuite Louis reçut les ambassadeurs qui avaient été envoyés vers son père, et vinrent se présenter à lui : il leur fit un accueil plein de bonté, les traita magnifiquement, et les renvoya comblés des plus riches présents. Parmi ces ambassadeurs les plus remarquables furent ceux de l’empereur de Constantinople, Michel : Charles lui avait député Amalhaire, évêque de Trèves, et Pierre, abbé de Nonantola, pour affermir la paix qui était entre eux. Ceux-ci à leur retour amenèrent Christophore, protospathaire, et Grégoire, diacre, qui vinrent porter à l’empereur Charles la réponse de Michel. Lorsque l’empereur Louis les congédia, il fit partir avec eux en qualité de députés, auprès du nouvel empereur Léon, Norbert, évêque de Reggio, et Richwin, comte de Poitiers, pour demander son alliance et son amitié, ainsi que le renouvellement et la confirmation de l’ancien traité. Dans cette même année, il tint à Aix-la-Chapelle une assemblée générale [ 1er août 814], et fit partir pour toutes les parties de son royaume des hommes fidèles et sûrs, afin que, sévères observateurs de l’équité, ils corrigeassent les abus et dispensassent la justice à tous avec une balance égale. Bernard, son neveu, depuis longtemps roi d’Italie, qu’il avait appelé près de lui, et qui s’était empressé de lui obéir, fut comblé de présents et renvoyé dans ses États. Grimoald, prince de Bénévent, ne vint point lui-même ; mais il envoya des députés, et s’engagea par un traité, et sous serment, à verser chaque année dans le trésor public sept mille sous d’or.

Ce fut encore dans la même année que l’empereur envoya ses deux fils Lothaire et Pépin, l’un en Bavière, l’autre en Aquitaine ; le troisième, Louis, très jeune encore, resta près de lui.

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