RICHER
Le Coup d’État capétien


Richer de Saint-Rémi (seconde moitié du Xe siècle) :
Moine à Saint-Rémi, il fut le disciple de Gerbert qui le pousse à écrire, entre 995 et 998, une Histoire de France concernant la période de 883-997, et plus particulièrement le passage des Carolingiens aux Capétiens.
Traduction  J. Guadet

TEXTE INTÉGRAL : 340 pages.  38 euros

ISBN : 2 - 913944 – 66     Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                
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Livre IV
. Mort de Louis.
L
e roi éloigna donc son armée et se retira à Senlis. Pendant qu’il s’y livrait à la chasse d’été il tomba de sa hauteur et en éprouva une violente douleur au foie ; et comme le sang, ainsi que l’assurent les médecins, a son siège dans le foie, la secousse éprouvée par le foie fit épancher le sang dans l’hématothèque. Ce sang sortait en abondance par le nez et par la bouche. Les mamelles palpitaient de douleurs continues, et une chaleur intolérable régnait dans tout le corps ; il survécut seulement un an à son père, car il succomba et paya sa dette à la nature le 22 du mois de mai. Cette mort arriva dans le temps fixé au métropolitain pour se purger des accusations portées contre lui. Il était venu à cet effet et se trouvait là présent et prêt à donner satisfaction à la majesté royale. Mais le malheur de la mort du prince fit abandonner cette affaire, en sorte qu’il n’y eut à cet égard ni discussion ni jugement. L’évêque lui-même manifesta un vif chagrin de cette mort. Comme le roi avait demandé à être enterré près de son père, lorsque les funérailles furent achevées, les grands firent enterrer le corps à Compiègne, résolution à laquelle ils s’arrêtèrent d’autant plus volontiers qu’ils craignaient que la plupart d’entre eux, effrayés d’un chemin plus long, ne partissent, et que leur dispersion ne fit différer les délibérations que demandait la chose publique. Ils convinrent donc de se réunir en assemblée avant leur départ et de délibérer sur les intérêts du royaume.

VI. Adalbéron est absous des accusations portées par Louis.
Toutes ces choses réglées, le duc parla en ces termes : " Sur l’ordre du roi vous êtes venus ici de divers lieux pour discuter les accusations portées contre l’illustre pontife Adalbéron, et vous vous êtes réunis, je pense, dans de loyales dispositions. Le roi de sainte mémoire, qui poursuivait cette affaire, étant mort, nous a laissé le soin de l’examiner. Si donc il est quelqu’un qui ne craigne pas de la poursuivre à sa place et qui soit décidé à soutenir l’accusation, qu’il se présente, qu’il dise son sentiment, et que sans crainte il attaque l’inculpé. S’il avance des choses vraies, sans aucun doute il nous trouvera prêts à approuver ses paroles ; mais s’il doit calomnier et supposer des faussetés, qu’il s’abstienne de parler pour ne pas s’exposer au châtiment d’un si grand crime. " On cria par trois fois qu’un délateur s’avançât, et trois fois l’appel resta sans réponse.

VII.
Le duc reprenant donc la parole dit : " Si le procès est fini parce qu’il n’y a personne pour le soutenir, il faut reconnaître dans le métropolitain un homme noble et doué d’une haute sagesse. Ecartez donc de lui tout soupçon et rendez honneur au grand évêque ; révérez-le comme tel et proclamez hautement quelle est sa vertu, sa prudence et sa noblesse. Que sert en effet d’élever des soupçons contre celui auquel nul n’ose rien reprocher devant ses juges ? " Le duc, du consentement des autres seigneurs, accorda donc au pontife l’honneur de délibérer sur les affaires de l’État, parce qu’il excellait dans la connaissance des choses divines et humaines, et qu’il brillait par une grande éloquence.

VIII.
L’évêque se plaça donc avec le duc au milieu des seigneurs et il dit : " Notre roi très pieux ayant été appelé parmi les êtres spirituels, je me suis vu, par la bienveillance de l’illustre duc et des autres princes, déchargé des inculpations portées contre moi, et je viens m’asseoir parmi vous pour traiter des affaires de l’État. Loin de moi le dessein de dire rien qui n’ait pour but l’avantage de la chose publique. Je cherche le vœu général parce que je désire servir tout le monde, et comme je ne vois pas ici tous les princes dont la sagesse et l’activité pourraient être utile au gouvernement du royaume, il me semble que le choix d’un roi doit être différé de quelque temps, afin qu’à une époque déterminée tous puissent se réunir en assemblée et que chaque avis discuté et exposé au grand jour, produise ainsi tout son effet. Qu’il plaise donc à vous tous qui êtes assemblés ici pour délibérer de vous lier avec moi par serment à l’illustre duc, et de promettre entre ses mains de ne vous occuper en rien de l’élection d’un chef, de ne rien faire dans ce but, jusqu’à ce que nous soyons reformés ici en assemblée pour nous occuper de la création de ce chef. Il est important en effet de différer de quelque temps la délibération, afin que chacun mette le délai à profit pour discuter le pour et le contre et pour réfléchir avec soin. " Cet avis fut accueilli et approuvé par tous ; on prêta donc serment entre les mains du duc et on fixa le temps où on reviendrait se reformer en assemblée. C’est ainsi qu’ils se séparèrent.

IX. Plaintes de Charles au métropolitain touchant la royauté.
Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et oncle paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain et lui parla ainsi de ses droits au trône : " Tout le monde sait, vénérable père, que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon frère et à mon neveu. Car bien que j’aie été écarté du trône par mon frère, cependant la nature ne m’a refusé rien de ce qui constitue l’homme ; je suis né avec tous les membres sans lesquels on ne saurait être promu à une dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce qu’on a coutume d’exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la naissance et le courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n’est plus, puisque mon neveu est mort et qu’ils n’ont laissé aucune descendance, pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde sait avoir été possédé par mes ancêtres ? Mon frère et moi avons survécu à notre père ; mon frère posséda tout le royaume et ne me laissa rien. Sujet de mon frère je n’ai pas combattu avec moins de fidélité que les autres ; je n’ai rien eu, je puis le dire, de plus cher que son salut. Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je mieux m’adresser qu’à vous lorsque tous les appuis de ma race sont éteints ? A qui aurai-je recours, privé d’une protection honorable, si ce n’est à vous ? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans les honneurs paternels ? Plaise au ciel que les choses se passent d’une manière convenable pour moi et pour ma fortune ! Repoussé, que pourrais-je être autre chose qu’un spectacle pour ceux qui me verraient ? Laissez-vous toucher par un sentiment d’humanité, soyez compatissant pour un homme éprouvé par tant de revers. "

X.
Lorsque Charles eut terminé ses plaintes le métropolitain, ferme dans sa résolution, lui répondit ce peu de mots : " Tu t’es toujours associé à des parjures, à des sacrilèges, à des méchants de toute espèce, et maintenant encore tu ne veux pas t’en séparer ; comment peux-tu, avec de tels hommes et par de tels hommes, chercher à arriver au souverain pouvoir ? " Et comme Charles répondait qu’il ne fallait pas abandonner ses amis, mais plutôt en acquérir d’autres, l’évêque se dit en lui-même : " Maintenant qu’il ne possède aucune dignité, il s’est lié avec des méchants dont il ne veut en aucune façon abandonner la société ; quel malheur ce serait pour les bons s’il était élu au trône ! " Enfin, il répondit à Charles qu’il ne ferait rien sans le consentement des princes, et il le quitta.

XI. Discours de l’archevêque en faveur du duc.
Charles perdant l’espoir de régner, s’en retourna en Belgique, en proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la Gaule qui s’étaient liés par serment se réunirent à Senlis. Lorsqu’ils se furent formés en assemblée, l’archevêque, de l’assentiment du duc, leur parla ainsi : " Louis de divine mémoire ayant été enlevé au monde sans laisser d’enfants, il a fallu s’occuper sérieusement de chercher qui pourrait le remplacer sur le trône pour que la chose publique ne restât pas en péril, abandonnée et sans chef. Voilà pourquoi dernièrement nous avons cru utile de différer cette affaire, afin que chacun de vous pût venir ici soumettre à l’assemblée l’avis que Dieu lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments divers on pût induire quelle est la volonté générale. Nous voici réunis sachons éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la haine n’étouffe la raison, que l’affection n’altère la vérité. Nous n’ignorons pas que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu’il doit arriver au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l’on examine cette question, le trône ne s’acquiert point par droit héréditaire, et l’on ne doit mettre à la tête du royaume que celui qui se distingue non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par les qualités de l’esprit ; celui que l’honneur recommande, qu’appuie la magnanimité. Nous lisons dans les annales, qu’à des empereurs de race illustre que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d’autres tantôt semblables, tantôt différents ; mais quelle dignité pouvons-nous conférer à Charles, que ne guide point l’honneur, que l’engourdissement énerve, enfin qui a perdu la tête au point de n’avoir plus honte de servir un roi étranger et de se mésallier à une femme prise dans l’ordre des vassaux ? Comment le puissant duc souffrirait-il qu’une femme sortie d’une famille de ses vassaux devint reine et dominât sur lui ? Comment marcherait-il après celle dont les pairs et même les supérieurs baissent le genou devant lui et posent les mains sous ses pieds ? Examinez soigneusement la chose et considérez que Charles a été rejeté plus par sa faute que par celle des autres. Décidez-vous plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la république. Si vous voulez son malheur, créez Charles souverain ; si vous tenez à sa prospérité, couronnez Hugues, l’illustre duc. Que l’attachement pour Charles ne séduise personne, que la haine pour le duc ne détourne personne de l’utilité commune ; car si vous avez des blâmes pour le bon, comment louerez-vous le méchant ? Si vous louez le méchant, comment mépriserez-vous le bon ? Eh ! quels sont ceux que menace la Divinité elle-même, par ces paroles : Malheur à vous qui dites que le mal est bien, et que le bien est mal ; qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière le nom de ténèbres. - Donnez-vous donc pour chef le duc recommandable par ses actions, par sa noblesse et par ses troupes, le duc en qui vous trouverez un défenseur non-seulement de la chose publique, mais de vos intérêts privés. Grâce à sa bienveillance vous aurez en lui un père. Qui en effet a mis en lui son recours et n’y a point trouvé protection ? Qui, enlevé aux soins des siens, ne leur a pas été rendu par lui ? "

XII. Promotion de Hugues à la royauté.
Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut d’un consentement unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er juin par le métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi par les Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fil des décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité par tant d’événements prospères, il se livra à une grande piété. Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il voulut se concerter avec les princes, et lorsqu’il eut tenu conseil avec eux, il envoya d’abord des députés au métropolitain de Reims, alors à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire associer au trône son fils Robert. L’archevêque lui ayant dit qu’on ne pouvait régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra aussitôt une lettre envoyée par Borel, duc de l’Espagne citérieure, prouvant que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il assurait que déjà une partie de l’Espagne était ravagée par l’ennemi, et que si dans l’espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la Gaule, elle passerait tout entière sous la domination des Barbares. Il demandait donc qu’on créât un second roi, afin que si l’un des deux périssait en combattant, l’armée pût toujours compter sur un chef. Il disait encore que si le roi était tué et le pays ravagé, la division pourrait se mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons, et par suite la nation entière tomber en captivité.

XIII. Robert promu au trône (988).
Le métropolitain comprenant que les choses pourraient tourner ainsi, se rendit aux raisons du roi. Et comme les grands étaient réunis aux fêtes de la Nativité du Seigneur pour célébrer le couronnement du roi, Hugues prit la pourpre et il couronna solennellement, dans la basilique de Sainte-Croix, Robert son fils, aux acclamations des Français, et l’établit roi des peuples occidentaux depuis le fleuve de Meuse jusqu’à l’Océan. Robert était remarquable par tant d’esprit et de talents qu’il excellait en même temps dans l’art militaire et qu’on le regardait comme très versé dans les lois divines et canoniques ; qu’il se livrait aux études libérales et qu’il prenait part aux synodes des évêques, discutant et réglant avec eux les affaires ecclésiastiques.

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