NOTKER et THÉGAN
Fastes Carolingiens


Notker, dit Le Bègue (840-912). Notker est l’un des brillants représentants de la liturgie de Saint-Gall. Il fut l’un des plus illustres professeurs du monastère et un poète de renom. Il marque également son temps comme musicien : il fait évoluer le genre poético-musical de la séquence et contribue grandement à la diffusion du chant grégorien à l’abbaye de Saint-Gall. C’est à l’instigation de Charles III (839-888) qu’il entreprend la rédaction de la Gesta Karole, parcourue de légendes et d’anecdotes.
Thégan. Auteur de la première moitié du IXe siècle, Thégan est issu d’une famille noble du pays de Mosellan. Il occupa le poste de co-adjuteur de l’évêque de Trèves et compose vers 837-838 la Vie de Louis le Pieux, selon la méthode d’écriture des annales. De par son œuvre, on le rapproche beaucoup de l’Astronome.
Traduction  F. Guizot et R. Fougères

TEXTE INTÉGRAL : 188 pages.  30 euros

ISBN : 2 - 913944 – 22 – 1     Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                
Notker, livre I
Après une longue absence, le très victorieux Charles, de retour dans la Gaule, se fit amener les enfants remis aux soins de Clément, et voulut qu’ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers ; les élèves sortis des classes moyenne et inférieure présentèrent des ouvrages qui passaient toute espérance, et où se faisaient sentir les plus douces saveurs de la science ; les nobles, au contraire, n’eurent à produire que de froides et misérables pauvretés. Le très sage Charles, imitant alors la justice du souverain juge, sépara ceux qui avaient bien fait, les mit à sa droite, et leur dit : " Je vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes intentions et à rechercher votre propre bien de tous vos moyens. Maintenant efforcez-vous d’atteindre à la perfection ; alors je vous donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes, et vous tiendrai toujours pour gens considérables à mes yeux. " Tournant ensuite un front irrité vers les élèves demeurés à sa gauche, portant la terreur dans leurs consciences par son regard enflammé, tonnant plutôt qu’il ne parlait, il lança sur eux ces paroles pleines de la plus amère ironie : " Quant à vous, nobles, vous fils des principaux de la nation, vous enfants délicats et tout gentils, vous reposant sur votre naissance et votre fortune, vous avez négligé mes ordres et le soin de votre propre gloire dans vos études, et préféré vous abandonner à la mollesse, au jeu, à la paresse ou à de futiles occupations. " Ajoutant à ces premiers mots son serment accoutumé, et levant vers le ciel sa tête auguste et son bras invincible, il s’écria d’une voix foudroyante : " Par le roi des cieux, permis à d’autres de vous admirer ; je ne fais, moi, nul cas de votre naissance et de votre beauté ; sachez et retenez bien que, si vous ne vous hâtez de réparer par une constante application votre négligence passée, vous n’obtiendrez jamais rien de Charles. "

Ce prince fit l’un de ces élèves pauvres dont on a parlé ci-dessus, chef suprême et écrivain de sa chapelle ; les rois des Francs appelaient ainsi les choses saintes qu’ils possédaient, à cause de la chape de saint Martin qu’ils avaient coutume de porter dans toutes leurs guerres comme un gage de sûreté pour eux et de triomphe sur l’ennemi. Un jour qu’on annonça la mort d’un certain évêque au très prudent Charles, il demanda si ce prélat avait envoyé devant lui dans l’autre monde quelque portion de ses biens et du fruit de ses travaux. " Pas plus de deux livres d’argent, seigneur, " répondit le messager. Le jeune homme dont il s’agit ne pouvant contenir dans son sein la vivacité de son esprit, s’écria malgré lui en présence dit roi : " Voilà un bien léger viatique pour un voyage si grand et de si longue durée. " Après avoir délibéré quelques instants en lui-même, Charles, le plus prudent des hommes, dit au jeune clerc : " Qu’en penses-tu ? si je te donnais cet évêché, aurais-tu soin de faire de plus considérables provisions pour ce long voyage ? " L’autre se hâtant de dévorer ces sages paroles, comme des raisins mûrs avant le terme et qui seraient tombés dans sa bouche entr’ouverte, se précipita aux pieds de son maître et répondit : " Seigneur, c’est à la volonté de Dieu et à votre puissance à en décider. - Cache-toi, reprit le roi, sous le rideau tiré derrière moi, et tu apprendras combien tu as de rivaux pour ce poste honorable. " Dès que la mort de l’évêque fut connue, les officiers du palais, toujours prêts à épier les malheurs ou tout au moins le trépas d’autrui, impatiens de tout retard et s’enviant les uns les autres, firent agir, pour obtenir l’évêché, les familiers de l’empereur. Mais celui-ci, ferme dans son dessein, les refusa tous, disant qu’il ne voulait pas manquer de parole à son jeune homme. A la fin la reine Hildegarde envoya d’abord les grands du royaume et vint ensuite elle-même solliciter cet évêché pour son propre clerc. Le roi reçut sa demande de l’air le plus gracieux, l’assura qu’il ne pouvait ni ne voulait lui rien refuser, mais ajouta qu’il ne se pardonnerait pas de tromper son jeune clerc. A la manière de toutes les femmes quand elles prétendent faire prédominer leurs désirs et leurs idées sur la volonté de leurs maris, la reine, dissimulant sa colère, adoucissant sa voix naturellement forte et s’efforçant d’amollir par des manières caressantes l’âme inébranlable de Charles, lui dit : " Cher prince, mon seigneur, pourquoi perdre cet évêché en le donnant à un tel enfant ? Je vous en conjure, mon aimable maître, vous ma gloire et mon appui, accordez-le à mon clerc votre serviteur dévoué. " Alors le jeune homme à qui Charles avait enjoint de se placer derrière le rideau auprès duquel lui-même était assis, et d’écouter les prières que chacun ferait, s’écria d’un ton lamentable mais sans quitter le rideau qui l’enveloppait : " Seigneur roi, tiens ferme ; ne souffre pas que personne arrache de tes mains la puissance que Dieu t’a donnée. " Alors ce prince, ami courageux de la vérité, ordonna à son clerc de se montrer et lui dit : " Reçois cet évêché, mais apporte tes soins les plus empressés à envoyer devant moi et devant toi-même dans l’autre monde de grandes aumônes et un bon viatique pour le long voyage dont on ne revient pas. "

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