EGINHARD
Vie de Charlemagne - Correspondance - Translation des reliques


Eginhard (vers 770-840) :
Né dans le Maingau (vallée du Main) et issu d’une famille noble, Eginhard intègre dès l’adolescence, la cour de Charlemagne (800-814) et devient un ami cher du roi. Il sera choisi à plusieurs reprises pour des missions diplomatiques et prendra la direction de plusieurs ministères. Il gagne l’estime de Louis le Pieux (814-840), mais Eginhard préfèrera se rapprocher de Lothaire Ier (843-855) lors de la crise qui l’opposa à Louis le Pieux (vers 830). Durant cette querelle, Eginhard se retire à Selingstadt, où il finira ses jours.
Il commence la rédaction de la Vita Caroli vers 830 et l’achève vraisemblablement en 836. Il fait œuvre d’historiographe en prose en contant la vie de Charlemagne et en opposant ainsi aux désordres de l’empire, l’image d’un grand règne.
Traduction  A. Teulet et R. Fougères

TEXTE INTÉGRAL : 294 pages.  45 euros

ISBN : 2 - 913944 – 17 – 5    Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                
Lettre à Loup de Ferrières, son ami
[Servatus Lupus, né vers 805, étudia la théologie avec Hrabanus Maurus à Fulda. Il fut abbé de Ferrières en 842, et mourut vraisemblablement vers 862.]

Éginhard à Loup, son ami, salut.

Toute préoccupation, toute sollicitude pour mes intérêts personnels et pour ceux de mes amis ont été arrachées de mon cœur pour faire place à la douleur profonde que me cause la mort de celle qui fut autrefois ma fidèle épouse, et qui était devenue pour moi une sœur et une compagne chérie. Il me semble que ma douleur ne doit pas finir ; car l’étendue de cette perte est si constamment présente à ma mémoire, que jamais le triste souvenir ne pourra s’en effacer. Une pensée vient encore aggraver mon chagrin et envenimer la blessure que j’ai reçue, c’est que, par la volonté de Dieu, nos vœux n’ont obtenu aucun effet, et que l’espérance, placée par nous dans les mérites et l’intervention des saints Martyrs, a été entièrement déçue. Aussi, ces paroles de consolation, qui, d’ordinaire, apportent quelque soulagement à la tristesse des autres, ne font qu’enflammer en quelque sorte, et rouvrir la plaie de mon cœur. On m’invite à supporter avec courage le poids d’un malheur qu’on ne ressent pas, et l’on pense pouvoir m’apporter les compliments d’usage dans une circonstance où l’on chercherait vainement à m’indiquer le moindre prétexte de joie et de satisfaction. Et, en effet, quel est le mortel qui, à moins d’être privé de raison et d’avoir perdu le sens, ne déplore pas son malheur et ne se regarde comme le plus infortuné, le plus misérable des hommes lorsque, plongé dans l’affliction, il trouve insensible et inexorable celui en qui reposaient toutes ses espérances pour l’accomplissement de ses vœux. Cela ne suffisait-il pas, dites-moi, pour arracher des soupirs et des larmes à un faible mortel comme moi, pour le pousser aux gémissements et aux sanglots, et le précipiter même dans l’abîme du désespoir ! Et certes j’y serais tombé si, avec l’aide et le soutien de la divine miséricorde, je ne m’étais aussitôt appliqué à rechercher quelle conduite, dans des peines et des malheurs semblables, des hommes plus grands et meilleurs que moi avaient su tenir et consacrer par leur noble exemple. J’avais sous la main les ouvrages de docteurs distingués, que, loin de négliger, nous devons écouter et suivre en toutes choses. C’étaient le glorieux martyr Cyprien et ces illustres interprétateurs des écritures divines et sacrées, Augustin et Jérôme. Ranimé par leurs pensées et par leurs salutaires exhortations, je me suis efforcé de relever mon cœur abattu sous le poids du chagrin, et je me suis mis à réfléchir attentivement en moi-même sur les sentiments que je devais éprouver en voyant sortir de ce monde une compagne chérie qui, en effet, avait cessé d’être mortelle, plutôt qu’elle n’avait cessé de vivre. Je voulus même essayer si je pourrais me vaincre assez pour obtenir de ma raison ce qui n’est ordinairement que le résultat du temps ; c’est-à-dire si la blessure, faite à mon cœur par la catastrophe soudaine d’une mort imprévue, pourrait commencer à se cicatriser et marcher vers la guérison par le remède d’une consolation intérieure. Mais la gravité de la blessure exigeait des soins plus difficiles ; et quelque salutaires que soient, pour calmer les douleurs les plus vives, les remèdes indiqués par les docteurs que j’ai nommés, et qui sont comme des médecins pleins d’habileté et de douceur, une plaie encore toute saignante n’est pas mûre pour la guérison.

Peut-être m’entendrez-vous avec quelque étonnement, et direz-vous qu’une douleur, née d’une telle cause, ne devrait être ni si longue ni si continue. Comme s’il était au pouvoir de l’affligé d’imposer une fin à ce qui a commencé hors de sa puissance et de ses prévisions ! Il me semble cependant que la grandeur ou la durée de la douleur et de l’affliction peuvent se mesurer sur l’étendue des dommages qu’on a essuyés. Eh quoi ! chaque jour, dans toutes mes actions dans toutes mes affaires dans toute l’administration de ma maison et de ma famille, en tout ce qu’il faut ordonner ou disposer pour le service de Dieu et celui des hommes, je trouve un vide immense ; et cette blessure, qui me cause sans cesse des souffrances si nombreuses et si vives, irritée qu’elle est à chaque instant, je ne la sentirais pas se rouvrir et se renouveler plutôt que se cicatriser et se guérir ! Je le pense, - et en le disant je ne crains pas de me tromper - la douleur et les tourments que m’a causés la perte de ma chère épouse, dureront autant que moi et ne cesseront qu’au moment où arrivera le terme fatal des jours que Dieu voudra m’accorder pour cette vie passagère et misérable. Mais je trouve que, jusqu’à présent cette douleur m’a été bien plutôt profitable que nuisible, car elle retient et modère, comme avec un frein et des rênes, mon âme s’élançant vers la joie et la prospérité ; elle rappelle l’idée de la mort à mon esprit, que l’horreur et l’oubli de l’âge voisin de la tombe avait entraîné vers l’espoir et le désir d’une longue vie. Je sais bien qu’il ne me reste que peu de temps à vivre, quoique j’ignore complètement l’instant où la mort arrivera. Mais ce qui est très certain pour moi, c’est que l’enfant nouveau-né peut mourir de bonne heure, et que le vieillard ne peut vivre longtemps. Il est donc plus utile et plus heureux pour moi de passer dans le deuil, plutôt que dans la joie, ce peu de jours que j’ai à vivre et dont le nombre m’est inconnu. Car, ainsi que le dit le Seigneur, si ceux qui se lamentent et qui pleurent doivent vivre dans le bonheur et la béatitude, au contraire le malheur et la misère attendent ceux qui ne craignent pas de vivre jusqu’à la fin au milieu d’une continuelle allégresse.

Je vous suis bien reconnaissant, et je vous rends mille grâces des consolations que vous m’avez offertes dans vos lettres. Vous ne pouviez me donner une marque plus grande ni plus certaine de votre affection ; car vous m’avez exhorté, vous m’avez tendu la main à moi qui suis malade et gisant sur un lit de douleur, vous m’avez invité à me relever, moi que vous saviez sans courage et terrassé par la douleur. Adieu, le plus cher et le plus aimant des fils.

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