Chroniques des derniers rois Mérovingiens


Cette chronique (657 à 768), appelée aussi Continuation du Pseudo Frédégaire, continue la chronique du même nom (voir dans cette collection Chroniques du temps du roi Dagobert). Elle serait l’œuvre d’un moine de Saint-Denis. Ce dernier se dit contemporain des faits et prend pour modèle Grégoire de Tours. Les grands acteurs politiques de cette période, que sont les évêques et les maires du palais, sont retracé par la Vie de saint Léger d’Autun et celle de Pépin l’Ancien (l’aïeul du futur Charlemagne).
Traduction F. Guizot et R. Fougères

TEXTE INTÉGRAL  :  156 pages.   15 euros

ISBN : 2 - 913944 – 39 – 6    Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                
Vie de Pépin l’Ancien
Cet illustre prince, d’abord maire du palais sous le roi Clotaire, père de Dagobert, jouit auprès de lui d’un rare pouvoir et de la plus haute considération ; car le roi connaissait et sa droite piété envers le Seigneur notre Dieu, et son fidèle dévouement envers lui. Lorsqu’il se proposa de couronner son fils Dagobert roi d’une partie de ses vastes États, comme il ne se fiait point à son âge trop faible encore et à son esprit trop peu mûri, ce fut de Pépin qu’il fit choix entre tous les grands pour diriger l’âge tendre du jeune roi, et pourvoir à l’administration de son royaume. L’adolescent lui fut donc remis entre les mains, et envoyé en Austrasie, pour y régner avec l’appui des conseils et de l’habileté d’un très sage gouverneur. Pépin s’appliqua non moins à inculquer au jeune homme dont il s’était chargé la crainte de Dieu et l’amour de la justice, qu’à l’orner d’habitudes excellentes, lui enseignant ce qui est écrit : " Lorsqu’un roi juge les pauvres dans la vérité, son trône s’affermira pour jamais. " Par sa sagesse, non seulement Dagobert gouverna heureusement cette partie du royaume de son père, mais, après la mort de celui-ci, il parvint à régner sur tous ses États qui étaient fort étendus. Son frère Charibert et plusieurs autres princes s’opposèrent à lui avec de grands efforts, chacun combattant pour faire tomber sur lui-même la puissance royale. Mais leur faction fut bientôt vaincue par les salutaires conseils du très habile duc. Dagobert donc, bientôt affermi sur le trône, s’attacha étroitement tous ses sujets par sa libéralité, sa justice, sa douceur, et toutes les autres vertus qui conviennent à un roi. En sorte qu’il surpassa en noble renommée tous les rois ses prédécesseurs, et que tous le célébrèrent avec des louanges infinies. Il marcha dans cette royale voie, dans cette vertueuse direction, aussi longtemps qu’il conserva les saines doctrines de son très sage précepteur, et ne s’entoura pas de ministres choisis selon ses passions. Heureux si, selon l’avis du sage, entre ses mille fidèles, il n’eût pris qu’un seul conseiller ! Mais, à l’exemple de Salomon, il laissa enfin corrompre son cœur par les femmes ; et, comme une grande abondance et une liberté sans bornes inclinent d’ordinaire la nature humaine à consentir au péché, parvenu à l’affluence des richesses, et toutes choses lui tournant favorablement, le roi se détourna du bien et de l’honnête vers le mal, et ferma l’oreille aux avis salutaires. Il commença à s’enflammer d’avarice aussi bien que de luxure, et outre ses concubines, dont le nombre était fort considérable, il abusa, contre la loi canonique et la décence royale, des embrassements de trois épouses. De quoi Pépin, ému de douleur, le réprimandait avec une grande liberté de langage, lui reprochant son ingratitude aux grands bienfaits de Dieu. Mais lui, plus soumis à ses sales désirs qu’à de sages avis, aurait mieux aimé, comme un insensé qu’il était, faire périr d’une manière quelconque le médecin que de guérir de la fureur de son mal ; grandement excité au crime par les suggestions perverses d’hommes réprouvés, méchamment envieux des vertus de Pépin. Mais, semblable au saint animal qui porte des yeux devant et derrière, Pépin voyait de tous côtés autour de lui, et se conduisait prudemment avec tous. Cependant, pour me servir des propres expressions de l’histoire des Francs, l’amour de la justice et la crainte de Dieu qu’il aimait le délivrèrent du mal. Il n’y à pas lieu de s’étonner si, corrompu par une si éclatante situation, le roi, encore mal affermi dans la voie du Seigneur, se laissa choir de son obéissance dans la maison de fornication et dans les désirs homicides, puisque David, choisi selon le cœur de Dieu, et qui avait reçu l’enseignement de ses prophètes, aussitôt que vint à lui manquer le poids des afflictions, emporté par la légèreté d’un esprit lascif, se précipita dans les embrassements illicites de la femme d’autrui ; puis, pour couvrir l’infamie du crime qu’il avait commis, fit périr un soldat dévoué à son service, ajoutant ainsi le meurtre à l’adultère. Mais le Dieu très bon qui lava David de son crime par la pénitence, conserva, par une circonstance inespérée, le roi Dagobert innocent du sang du juste ; car, voyant qu’il ne pouvait faire tomber Pépin dans ses pièges, et considérant en même temps, par de plus sages réflexions, que sa dignité serait ébranlée s’il faisait périr un homme noble, puissant, agréable au peuple par sa fidélité et sa justice, il changea insensiblement de dessein, et commença à porter plus de respect à l’illustre duc.

Enfin la haine que le roi avait conçue s’apaisa et fut changée en bienveillance, tellement qu’il envoya sans aucune méfiance son fils Sigebert régner en Austrasie, sous la tutelle de celui dont la fidélité et l’utile habileté éprouvées par lui-même avaient, du vivant de son père, fait prospérer sous ses lois l’administration de cette partie de son royaume, et par qui, après la mort de celui-ci, tous ses ennemis vaincus, il était parvenu à la possession générale de ses États. Par les très sages conseils du même guide, la même prospérité passa à son fils, et durant le règne de Sigebert, mais sous la régence de Pépin et avec son secours, les Austrasiens défendirent vigoureusement leurs frontières contre les barbares qui jusqu’alors avaient coutume de les fatiguer de leurs incursions. Après la mort de Dagobert, Pépin aurait fait transférer à Sigebert tout le royaume des Francs, si, après une division de ce royaume, faite du temps de Dagobert, Sigebert ne s’était engagé envers son père à se contenter de l’Austrasie, et à laisser la Neustrie à son jeune frère Clovis. Cependant les riches trésors de Dagobert étaient demeurés tout entiers en la puissance de Clovis et de sa mère, la reine Nantéchilde. Pépin en réclama le partage avec l’évêque Chunibert, l’obtint comme il le souhaitait, reçut la part légitimement due au roi Sigebert, et la lui fit porter à Metz.

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