ABBON
Le Siège de Paris par les Normands


Abbon († 923)
Originaire de Neustrie, Abbon fut diacre du monastère de Saint-Germain-des-Prés durant l’époque du siège de Paris par les Normands en 885-886. Son poème Le Siège de Paris par les Normands est le premier ouvrage narratif ayant la ville de Paris pour objet. Abbon commença sa rédaction après le couronnement du roi Eudes (19 septembre 888) et la termina en 892.
Traduction  F. Guizot et R. Fougères

TEXTE INTÉGRAL
126 pages.  20 euros

ISBN : 2 - 913944 – 64 – 7     Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                
Les Danois fabriquent alors, chose étonnante à voir ! trois machines, montées sur seize roues, d’une grandeur démesurée, faites avec des chênes immenses et liés ensemble ; sur chacune est placé un bélier que recouvre un toit élevé ; dans les cavités de leur sein, et dans l’intérieur de leurs flancs, elles pouvaient renfermer et tenir cachés, disait-on, soixante hommes armés de leurs casques. Déjà les assiégeants parviennent à terminer une de ces machines d’une forme et d’une grandeur convenables ; bientôt même deux sont entièrement construites, et ils travaillaient à la troisième ; mais de la tour on lance adroitement, de toute la force de la corde d’un arc, une javeline contre les artisans de ces deux machines. Ainsi ils reçurent les premiers la mort qu’ils nous préparaient, et l’une de ces cruelles machines détruite, toutes deux le furent également.

Du cuir arraché du cou et du dos de jeunes taureaux les Danois forment alors mille grands boucliers, qu’une plume latine appellerait pluteos ou crates, et dont chacun peut couvrir quatre ou six hommes. Pendant la nuit même les ennemis ne se donnent nul relâche, et ne goûtent pas un instant de sommeil ; ils aiguisent, réparent et forgent des traits rapides, raccommodent leurs anciens boucliers et en font de neufs. Aussitôt que le vieux Phébus, tout brillant de sa rapide lumière, se lève au haut du ciel, monté sur son char attelé de quatre coursiers, chasse l’épaisse nuit, et lance ses regards sur la cité de Paris, voilà que tout à coup les Danois, cette race issue de Satan, se précipitent furieux, et tout chargés de traits redoutables, hors de leur camp, et, semblables à de légères abeilles qui, gémissant sous le poids du romarin, du thym et des fleurs des arbres ou des douces prairies, regagnent la ruche qui fait leur empire, ils courent vers la tour, et se dirigent à pas pressés sur cette forteresse. Ces hommes, nés pour notre malheur, s’avancent le dos courbé sous les arcs ; les traits s’agitent sur leurs épaules, leurs épées couvrent la campagne, leurs boucliers dérobent aux yeux les eaux de la Seine ; des milliers de balles de plomb, répandues comme une grêle épaisse dans les airs, tombent sur la ville, et de fortes catapultes foudroient les redoutes qui défendent le pont. Mars, réveillant ses fureurs, étend de toutes parts son féroce empire. Les cloches de l’église retentissent et remplissent le vide de l’air de leurs sons plaintifs ; la citadelle tremble sur ses fondements, les citoyens s’abandonnent à l’effroi, les trompettes résonnent avec un violent éclat, et la crainte s’empare de tous ceux qui gardent les tours. Là cependant se faisaient remarquer beaucoup de grands et d’hommes courageux : au dessus de tous le prélat Gozlin brillait le premier ; ensuite venait son neveu, le vaillant abbé Ebble ; là on admirait aussi Robert, Eudes, Ragenaire, Utton, Hérilang ; tous sont comtes, mais le plus noble de tous est Eudes, qui abattit autant de Danois qu’il lança de javelots.

Le cruel peuple ennemi combat fortement, et notre bon peuple lutte vaillamment aussi. Le féroce Danois divise son armée en trois corps rangés en forme de coin ; le plus considérable, il l’oppose à la tour, et les deux autres, que portent des barques peintes, il les dirige contre le pont ; il se persuade que, s’il peut s’emparer de ce pont, la tour sera bientôt en son pouvoir. Celle-ci a fort à souffrir de l’attaque des ennemis, mais le pont en souffre bien davantage encore. La tour, rougie de sang, gémit sous les coups qui la frappent ; le pont pleure sur ses forces épuisées et la mort de beaucoup de ses guerriers : il n’est aucun des chemins qui conduisent à la ville que ne teigne le sang des combattants. A ses pieds, la tour ne voit au loin que des boucliers peints qui couvrent la terre et la dérobent aux regards ; partout où l’on jette les yeux, on n’aperçoit que des pierres funestes et des traits cruels qui volent dans l’air comme d’épais essaims d’abeilles ; et le ciel même ne voit rien autre chose entre la tour et ses nuages. De grands cris se font entendre, et partout règnent une crainte plus grande encore et un bruit effroyable. Les uns attaquent, les autres résistent, et les Normands, faisant résonner leurs armes, ajoutent encore à l’horreur du combat déjà trop cruel. Nul enfant de la terre n’a jamais pu voir et contempler tant de fantassins armés du glaive se mouvoir en une seule masse sous une tortue peinte et d’une si grande étendue. Les Danois s’étaient fait de cette tortue un toit qui garantissait leur vie, et nul d’entre eux n’osait élever la tête au-dessus de cet abri, mais par dessous leurs armes semaient une affreuse mort. Mille combattent rangés en ordre de bataille, mille autres s’efforcent d’attaquer la tour, dont les assiégeants trop nombreux ne peuvent approcher tous ensemble. Ceux des nôtres qui défendent le fort, voyant les ennemis renouveler le combat, les bras nus et à visage découvert, courbent et tendent leurs arcs ; un trait part et s’enfonce dans la bouche alors ouverte d’un des assiégeants ; un second, qui s’empresse de couvrir de son bouclier son camarade mourant, tâte à son tour du mets fatal qui remplissait la bouche du premier. Un troisième s’efforce d’enlever du champ de bataille les deux premiers, mais lui-même vient compléter le nombre mystérieux de trois, et, percé d’une flèche, fait aussi amende honorable à la tour. Leurs compagnons cachent sous leurs boucliers et entraînent les cadavres ; puis, animés d’une rage nouvelle, recommencent le combat. Les ais crient sous les pierres qui les frappent, les casques ensanglantés retentissent dans l’air sous les coups, et la cuirasse se brise sous l’épée cruelle. Le Tout-Puissant voyant les tours dont lui-même a jeté les fondements, et les Chrétiens qu’il a faits ses propres membres, à moitié vaincus par les Danois, nous donne des forces et un courage auxquels rien ne résiste, et répand sur nos ennemis un esprit de terreur ; ces malheureux périssent alors, et plusieurs sont transportés expirants dans leurs funestes barques par leurs compagnons qui avaient encore les armes en main.

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