ZOSIME
Histoire romaine


 Zosime
Historien grec de la seconde moitié du Ve siècle, Zosime a analysé de façon nouvelle l’apogée et la décadence de Rome. Faisant preuve d’un esprit philosophique mais aussi polémique, il tient à exposer les causes et les conséquences de l’évolution de Rome et de sa décadence. On lui reprocha dans cette œuvre de faire preuve d’hostilité envers le christianisme mais l’historien ne fait qu’expliquer, selon lui, la chute de Rome. La réflexion religieuse est en effet primordiale : la chute de Rome serait due principalement à l’abandon de la religion païenne traditionnelle. A ce titre L'Histoire de Rome de Zosime est la réponse des derniers païens à La Cité de Dieu de saint Augustin.

Traduction Jacqueline. Séruse

TEXTE INTÉGRAL - 216 pages.  33 euros 

ISBN : 2 - 84909 – 013 – 1    Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                

                         HISTOIRE ROMAINE

Lorsque Constantin fut maître absolu de l’autorité souveraine, il ne se mit plus en peine de cacher la malice de son naturel. Il observa les cérémonies de la religion de ses pères plutôt par la nécessité de ses affaires que par aucun sentiment de piété. Il ajouta toujours beaucoup de foi aux devins, parce qu’ils lui avaient prédit les avantages qui lui étaient arrivés. Étant rentré dans Rome avec une extrême insolence ; il fit sentir à sa famille les premiers effets de sa cruauté, en se défaisant de Crispe, son fils, sous prétexte qu’il entretenait une habitude criminelle avec Fauste, sa belle-mère. Hélène, mère de Constantin, ayant témoigné beaucoup de douleur de ce meurtre, il la consola par un autre mal plus grand que le premier. Car ayant fait chauffer excessivement le bain où Fauste se baignait, il ne l’en retira point qu’elle ne fût morte. Sa conscience fut sans doute fort tourmentée par le remords de ces crimes si bien qu’il demanda aux pontifes le moyen de les expier. Ceux-ci lui ayant répondu qu’il n’y avait point de moyen d’expier des meurtres et des parjures si atroces, un Égyptien, qui d’Espagne était allé à Rome, et avait trouvé accès auprès des dames de la cour l’assura qu’il n’y avait point de crime qui ne pût être expié par les sacrements de la religion chrétienne. Constantin reçut cette assurance avec joie, embrassa cette nouvelle impiété, renonça à la religion de ses pères, et tint pour suspectes les prédictions des devins. Ce qui le porta à défendre ces prédictions, ce fut l’appréhension que l’on n’en fit de favorables à quelques autres contre lui, comme on lui en avait fait contre les autres. Le jour d’une fête solennelle, où l’armée devait monter au Capitole, étant arrivé, il défendit avec des termes piquants qu’on observât cette cérémonie, selon la coutume, et, par ce mépris injurieux de la religion, il s’attira la haine du sénat et du peuple.

Comme il ne pouvait plus supporter les plaintes qui éclataient contre lui de toutes parts, il résolut de chercher une ville qui égalât la majesté de Rome, et où il pût établir le siège de son empire. Ayant trouvé un lieu fort propre à ce dessein, entre la Troade et l’ancienne Ilion, il y jeta des fondements, et y éleva une partie de muraille qu’on voit encore aujourd’hui lorsqu’on fait voile vers l’Hellespont ; mais s’étant dégoûté de cette entreprise, il la laissa imparfaite et, ayant admiré l’avantage de l’assiette de Byzance, il prit la résolution de l’agrandir de telle sorte, qu’elle pût avoir la gloire d’être la capitale de l’univers. Elle est assise sur une hauteur et comprend une partie de l’isthme que font le Céras et la Propontide. Il y avait autrefois une porte, à l’endroit où finissent les galeries que l’empereur Sévère fit bâtir à Byzance, lorsqu’il ne fut plus irrité contre les habitants, pour avoir accueilli favorablement Niger, son ennemi. Il y a un mur qui descend le long de la colline du côté d’Occident, jusqu’au temple de Vénus et jusqu’à la mer qui est vis-à-vis de Chrysopole. Il y en a un autre qui descend de la même sorte, du côté de Septentrion, jusqu’au port, et jusqu’à l’endroit de la mer où est l’embouchure par où l’on entre dans le Pont-Euxin. Cet espace de terre qui s’étend jusqu’au Pont est étroit, mais il est long de près de trois cents stades. Voilà quelle était l’étendue de l’ancienne ville. Constantin ayant bâti un grand marché en rond, à l’endroit où était autrefois la porte, et ayant fait des galeries tout autour, il fit bâtir de marbre de Proeconèse deux voûtes à l’opposite l’une de l’autre, par lesquelles on peut entrer dans les galeries de Sévère et sortir de l’ancienne ville. Voulant accroître la ville, il fit faire une nouvelle muraille plus longue de quinze stades que l’ancienne, et qui égalant la grandeur de l’isthme, s’étendait depuis une mer jusqu’à l’autre. Il y bâtit aussi un palais qui ne cédait guère en magnificence à celui de Rome. Il embellit encore l’Hippodrome, dont le temple de Castor et de Pollux faisait la principale partie. On voit encore les statues de ces deux dieux dans les galeries de l’Hippodrome. Il éleva pareillement en un endroit de l’Hippodrome le trépied sur lequel est la statue d’Apollon. Comme il y avait une fort grande place renfermée entre quatre galeries, à l’extrémité d’une de ces galeries, à laquelle on monte par plusieurs degrés, il fit bâtir deux temples et mit dans l’un des deux la statue de la mère des Dieux, que les compagnons de la navigation de Jason avaient autrefois mise sur la montagne de Dindyme, qui commande la ville de Cyzique. On dit qu’il gâta cette statue par le mépris qu’il faisait des choses saintes, en ôtant les deux lions qui étaient aux deux côtés, et en changeant la posture des mains ; car au lieu qu’elle tenait autrefois les deux lions, elle est en posture de suppliante et elle regarde la ville. Il mit dans l’autre temple la statue de la fortune de Rome. Il bâtit aussi des maisons pour loger des sénateurs qui l’avaient suivi dans cette nouvelle ville. Il n’entreprit plus de guerre depuis ce temps-là ; car les Haïphales, qui sont Scythes de nation, ayant fait irruption avec cinq cents chevaux, non seulement il ne marcha point contre eux, mais bien qu’il leur eut vu faire le dégât jusque sur le bord du fossé de la ville, il se contenta de se sauver en fuyant.

Ne faisant plus de guerre, comme je viens de le dire, et ne menant qu’une vie plongée dans le plaisir, il assigna au peuple de Constantinople des grains dont il jouit encore aujourd’hui. Il employa les finances à des bâtiments inutiles, et il en acheva quelques-uns un si peu de temps, et en si grande hâte, qu’ils tombèrent bientôt après. Il changea la fonction des principales charges. Il n’y avait autrefois que deux préfets du prétoire qui exerçaient cette charge en commun, et qui avaient sous leurs soins et sous leur puissance non seulement les troupes du palais, mais celles de la ville et des provinces frontières, car le préfet du prétoire étant le premier officier de l’empire, il avait soin des provisions, et des vivres nécessaires pour la subsistance des soldats, et punissait les désordres qu’on commettait contre la discipline militaire. Mais Constantin renversant tout ce qu’il y avait de plus sagement établi, divisa cette charge en quatre, et fit quatre préfets du prétoire. Il assigna au premier toute l’Égypte, la Pentapole de Libye, l’Orient jusqu’à la Mésopotamie, la Cilicie, la Cappadoce, l’Arménie, la côte maritime, depuis la Pamphylie jusqu’à Trébizonde, les forts qui sont aux environs du Hase, la Thrace, la Moesie, jusqu’au mont Hoemus et jusqu’à Rhodope, et à la ville de Dobère, l’île de Chypre et les Cyclades, excepté Lemnos, Imbros, et Lesbos. Il assigna au second la Macédoine, la Thessalie, la Grèce, et les îles d’alentour, Crète, les deux Épires, l’Illyrie, le pays des Daces et des Triballes, jusqu’à Valérie en Pannonie, et la Moesie supérieure. Il assigna au troisième toute l’Italie, la Sicile, les îles d’alentour, la Sardaigne, la Corsique, et l’Afrique, depuis les Syrtes jusqu’à Cyrène. Il donna au quatrième la Gaule Transalpine, l’Espagne et l’île de la Grande Bretagne.

Il ne se contenta pas d’avoir divisé de la sorte cette charge, il trouva d’autres moyens de l’affaiblir et de la ruiner. Au lieu qu’en toutes les provinces de l’empire les gens de guerre étaient commandés par des centeniers, par des tribuns et par des capitaines, qui tenaient la place des préteurs, ce prince établit des maîtres de la milice, dont l’un avait sous lui l’infanterie, et l’autre la cavalerie, avec pouvoir de réprimer les désordres et de châtier les coupables, et par là diminua encore la fonction du préfet du prétoire. Ce changement fut très préjudiciable à l’empire ; en temps de paix et en temps de guerre : car tant que les préfets du prétoire levèrent les impositions publiques par le ministère des officiers inférieurs et qu’ils les employèrent au paiement et à l’entretien des armées, et que d’ailleurs ils eurent le pouvoir de réprimer les désordres, les gens de guerre faisant réflexion que celui qui leur fournissait des vivres était le même qui avait droit de les punir, demeuraient dans le devoir, de peur d’être punis et d’être privés de leur paie. Mais depuis que le soin des vivres a été confié à l’un et l’ordre de la discipline militaire à l’autre, ils disposent de tout selon leur caprice, et appliquent à leur profit particulier le fond destiné au paiement des troupes.

Constantin ouvrit aussi la porte aux Barbares pour venir faire le dégât sur les terres de l’empire. Car Dioclétien ayant, par une sage prévoyance, mis des garnisons dans toutes les places frontières, comme je l’ai déjà dit, les Barbares ne pouvaient faire irruption d’aucun côté, sans trouver des troupes qui les arrêtaient. Constantin, au contraire, retira les garnisons des frontières, et les mit en des villes qui n’en avaient aucun besoin. Ainsi il exposa les unes à la violence des étrangers, et désola les autres en leur donnant des gens de guerre qui ne servaient qu’à les piller, et amollit le courage des gens de guerre en leur donnant sujet de s’abandonner à la débauche. Enfin, pour dire tout en un mot, il fut cause de la ruine de l’empire. Ayant déclaré dés auparavant Constantin son fils empereur, il éleva à la même dignité ses deux autres fils, Constance, et Constant, et agrandit si fort la ville, que les empereurs ses successeurs y ayant établi le siège de leur empire, il s’y fit un si grand concours de peuple, soit pour les armées, pour le commerce, ou pour d’autres affaires, qu’il a fallu en accroître l’enceinte, et bâtir une quantité si prodigieuse de maisons que les habitants s’y pressent, et s’y incommodent les uns les autres. La terre ne suffisant plus pour les contenir, on a été obligé d’anticiper sur la mer et d’y faire une nouvelle ville sur pilotis.

Je me suis souvent étonné que cette ville soit montée à un si haut point de prospérité et de grandeur, qu’aucune autre ne lui peut être comparée, sans qu’il y en ait eu présage ni prédiction à nos ancêtres. Ayant lu quantité d’histoires et d’oracles dans cette pensée, je suis enfin tombé sur des vers de la sibylle Erythrée, ou de celle qui s’appelait Phaëllo et était d’Épire ; car on dit que celle-ci ayant été inspirée comme les autres, a rendu aussi des oracles ; et que Nicomède, fils de Prusias, les ayant expliqués à son avantage, il déclara la guerre à son père par le conseil d’Attalus. Voici les vers de l’oracle :

Écoute, roi de Thrace, comme un des plus grands rois,
Tu contraindras la ville à respecter tes lois.
Après l’avoir soumise à ton obéissance,
Du terrible lion tu croîtras la puissance.
Tout le pays vaincu sans effort et sans bruit
De ta prompte valeur sera le juste fruit.
Mais, par un changement des tristes destinées,
Ton bonheur ne sera que de fort peu d’années ;
Tu verras après toi ton trône renversé,
Tes ennemis vainqueurs et ton sceptre brisé.
En vain contre du loup la cruelle colère
Armeras-tu des chiens la rage meurtrière.
Par un ordre du ciel qu’il te faut respecter
L’orgueil des Bithyniens il saura bien dompter.
Alors les habitants de l’ancienne Byzance
Auront entre les mains le sceptre et la puissance.
L’Hellespont, trop heureux de vivre sous leurs lois,
Dans un profond silence écoulera leur voix.
Le loup assujetti, malgré toute sa rage,
Sera saisi de peur et craindra leur courage.
Mes voisins savent trop combien j’ai de pouvoir
Et le redoutent tous autant que mon savoir.
Aussi ne veux-je pas que les races futures
Ignorent des secret, ni rien des aventures
Dont de mon cher père l’incroyable bonté
A reconnu mon zèle et ma fidélité ;
La Thrace devenue en malheurs trop féconde,
Les fera déborder sur la terre et sur l’onde.

Cet oracle marque, bien qu’obscurément, que les peuples de Bithynie doivent être accablés de malheurs qui procéderont du poids insupportable des impositions publiques, et que la puissance de ce monde tombera entre les mains des habitants de la ville de Byzance. Que si cet oracle n’est pas encore accompli, bien qu’il y ait déjà longtemps qu’il est prononcé, que personne ne s’imagine pour cela qu’il doive être expliqué d’une autre sorte. Car quelque long que le temps paraisse, il est fort court à l’égard de Dieu qui est éternel. Voilà la pensée que j’ai eue touchant cet oracle. Si quelqu’un prétend qu’il le faille entendre en un autre sens, je n’empêche pas qu’il n’ait la liberté de ses sentiments.

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