VELLEIUS PATERCULUS
Histoire romaine


Velleius Paterculus  (19 av. J.C - 31 ap. J.C.)
Historien romain, Velleius Paterculus est issu d’une famille qui s’est principalement illustrée dans les armes. Il embrasse rapidement une carrière militaire et connaît un avancement prodigieux. Il accompagne César en Orient et entreprend, en tant que légat, toutes sortes de campagnes, qui le mèneront en Germanie, en Pannonie et en Dalmatie. C’est donc en témoin direct et fiable, en écrivain épris d’objectivité, qu’il compose son Histoire Romaine.

Traduction Maurice Desprès et Yves Germain

TEXTE INTÉGRAL - 144 pages.  26 euros 

 ISBN : 2 - 84909 - 005 - 0     Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                

                                          HISTOIRE ROMAINE

CXXIII.
Nous arrivons au moment qui remplit Rome des alarmes les plus vives. Auguste venait d’envoyer Germanicus son petit-fils en Germanie, pour y terminer la guerre. Tibère son fils allait marcher en Illyrie, afin d’affermir ses conquêtes par la paix. Le désir de l’accompagner et le projet d’assister à des combats d’athlètes, que Naples avait institués en l’honneur d’Auguste, déterminèrent ce prince à s’avancer jusque dans la Campanie. Un affaiblissement sensible l’avertissait déjà du déclin de sa santé ; mais son courage lui prêtant des forces, il suivit son fils jusqu’à Bénévent. En se séparant de Tibère, il se rendit à Noles. Là, le mal empira de jour en jour, et, comme Auguste savait quel était celui qu’il devait appeler, s’il voulait que les choses demeurassent dans l’état heureux où sa mort les laissait, il pressa le retour de Tibère. Plus prompt encore qu’on ne l’espérait, Tibère revint auprès du père de la patrie. César, déclarant alors qu’il était tranquille, César, pressé dans les bras d’un fils qu’il chérissait, lui recommanda tous ses travaux, dont lui-même partageait la gloire. Prêt à quitter la vie, si les destins la lui redemandaient, il parut, un moment, ranimé par la présence de Tibère et par son entretien. Mais tous les soins étant inutiles, il rendit sa dépouille aux éléments et son âme aux dieux.

Auguste mourut âgé de soixante et seize ans, sous le consulat de Pompée et d’Apuleius.

CXXIV. Quel fut l’effroi de Rome et du monde ! quelle fut l’agitation du sénat, la confusion du peuple ! et que notre salut toucha de près à notre perte ! voilà ce que ne saurait peindre ni celui qui, tel que moi, retrace les faits en courant, ni même un historien moins pressé. Ce que je peux dire, avoué par la voix publique, c’est qu’une ville qu’on s’attendait à voir bouleversée, n’éprouva pas la plus légère commotion. La majesté d’un seul homme fut si puissante, qu’on n’eut pas besoin de s’armer pour soutenir les bons citoyens, ou réprimer les méchants. Rome fut témoin d’une seule lutte, entre César, le sénat et le peuple romain ; ceux-ci désiraient que Tibère succédât au pouvoir de son père, et le fils d’Auguste demandait à vivre en citoyen, au sein de l’égalité. Cependant, lorsqu’il eut reconnu que tout ce qui ne serait pas entre ses mains périrait, la raison triompha de sa modeste répugnance. Il n’est arrivé qu’à lui d’avoir combattu plus longtemps, pour éviter la souveraineté, que d’autres, pour y parvenir.

Après que le ciel eut rappelé son père et que Tibère eut fait rendre à ses restes mortels, ainsi qu’à son nom, les honneurs qui leur étaient dus, le premier acte de son gouvernement fut la publication d’un nouvel ordre de comices. Auguste avait laissé ce plan, écrit de sa propre main. En ce même temps, nous fûmes créés préteurs, mon frère et moi, sur la présentation de César, et nommés immédiatement après des citoyens illustres et des hommes honorés du sacerdoce. Nous eûmes cet avantage, d’avoir été les derniers candidats recommandés par Auguste, et les premiers par Tibère.

CXXV. La république ne tarda point à recueillir le fruit de ses vœux et de ses efforts. Elle ne put ignorer longtemps tout ce qu’elle avait à craindre, si Tibère eût rejeté sa demande, et tout ce qu’elle gagnait à l’avoir obtenue. L’armée de Germanie, que Germanicus commandait en personne, et les légions d’Illyrie, possédées de je ne sais quelle ivresse et du profond désir de brouiller tout, voulaient un nouveau chef, un nouvel état de choses, une autre république. Elles osèrent menacer le sénat de lui faire la loi, de la faire au prince lui-même.

Elles prétendirent fixer, à leur gré, le prix de leur solde et la durée de leur service. On courut aux armes ; on tira l’épée. Peu s’en fallut que l’assurance de l’impunité ne se portât à de sanglants excès. Pour marcher contre la république, la révolte manqua d’un chef : un chef n’eût pas manqué d’hommes prêts à le suivre. Mais Germanicus, instruit par un long commandement, général sage et mûr, eut bientôt assoupi ces fureurs et réprimé ces désordres. En s’opposant fortement aux entreprises des rebelles, il leur fit quelques promesses avec dignité. Les principaux auteurs du complot furent sévèrement châtiés ; les autres, punis légèrement.

En Illyrie, Drusus montra la même fermeté. Envoyé par son père dans cette province, où s’était fortement allumé le feu d’une sédition militaire, Drusus y parut avec la sévérité d’un ancien Romain ; et, par une conduite hardie qui, pour lui, n’était pas sans péril, il sut apaiser cette rébellion, aussi funeste en elle-même que dangereuse par l’exemple qu’elle offrait. Les armes dont s’étaient servis les mutins pour le tenir assiégé, Drusus les employa pour les assiéger à leur tour. Il eut, dans cette occasion, un puissant auxiliaire en Junius Blésus, homme également recommandable, et comme guerrier, et comme citoyen. Peu d’années après, étant proconsul en Afrique, Blésus mérita les ornements du triomphe et. le titre d’imperator. Nommé pour gouverner les Espagnes et pour y commander les légions, Blésus, appuyé de ses vertus et de l’éclat de ses exploits en Illyrie, dont nous venons de parler, maintint en repos la province et l’armée. Toutes ses vues ne tendaient qu’au bien de sa patrie qu’il aimait, et l’autorité qu’il avait acquise en facilitait l’exécution. Dolabella, personnage distingué par sa noble simplicité, successeur de Junius Blésus dans le gouvernement de la partie maritime de l’Illyrie, imita sa vigilance et sa probité.

CXXVI. Qui pourrait retracer le tableau de ces seize premières années ? mais, que dis-je ? n’est-il pas présent à tous les yeux, imprimé dans tous les cœurs ? Tibère consacra la mémoire de son père, non par un édit, mais par un sentiment religieux ; le culte qu’il lui rendit proclama sa divinité. La bonne foi reparut au forum. On ne vit plus l’esprit de faction aux assemblées publiques, la brigue au Champ de Mars, la dissension au sénat, la sédition au théâtre. Après un long oubli, Rome retrouva la justice, l’équité, l’industrie. Les magistrats reprirent leur autorité, le sénat son attitude majestueuse, les jugements leur force. Tous les citoyens furent ramenés aux mœurs, ou par la persuasion, ou par la nécessité. Les vertus sont honorées, le vice est puni. Les petits respectent les grands sans les craindre, les grands devancent les petits sans les mépriser. En quel temps le prix des subsistances a-t-il été plus modéré ? a-t-on jamais mieux senti les douceurs de la paix ? cette paix auguste qui règne de l’orient à l’occident, et du nord au midi, met à couvert des vexations et des brigandages les coins de la terre les plus reculés. Toutes les pertes que le sort fait essuyer aux particuliers, aux villes mêmes, la munificence du prince les répare. Il a relevé des villes en Asie. Les provinces ont été vengées de l’oppression des magistrats. La récompense est toujours prête pour celui qui la mérite : la peine du crime est lente, mais il ne reste pas impuni. L’équité l’emporte sur le crédit, la vertu sur l’ambition. Le meilleur des princes persuade le bien, en le pratiquant lui-même. Supérieur à tous par son rang, Tibère est encore plus grand par les exemples qu’il donne.

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