SALLUSTE
Œuvres complètes


Salluste  (86 av. J.-C. - 34 ap. J.-C.)
Né au pays des Sabins, Salluste est considéré comme le premier grand historien de Rome. Très tôt, se détournant de sa vocation littéraire, il rejoint les sphères politiques du Sénat. Adversaire politique déclaré de Cicéron, il en sera exclu vers 50 av. J.-C. pour immoralité. C’est durant ce retrait forcé qu’il compose La Conjuration de Catilina. Les écrits historiques qu’il écrira par la suite sont les premiers exemples de monographies historiques. Soucieux d’exactitude, il privilégie la géographie pour éclairer les faits et tente de donner une cause, un sens aux événements qu’il met en avant, au lieu d’une seule compilation de faits historiques.
Traduction Charles du Rozier et Yves Germain

TEXTE INTÉGRAL - 334 pages.  38 euros 

 ISBN : 2 - 84909 - 004 - 2     Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                
LA GUERRE DE JUGURTHA
(chapitres V à VI)
V. J’entreprends d’écrire la guerre que le peuple romain a soutenue contre Jugurtha, roi de Numidie, d’abord parce qu’elle fut considérable, sanglante, et marquée par bien des vicissitudes ; en second lieu, parce que ce fut alors que pour la première fois le peuple mit un frein à l’orgueil tyrannique de la noblesse. Cette grande querelle, qui confondit tous les droits divins et humains, parvint à un tel degré d’animosité, que la fureur des partis n’eut d’autre terme que la guerre civile et la désolation de l’Italie. Avant d’entrer en matière, je vais reprendre d’un peu plus haut quelques faits dont la connaissance éclairera cette histoire.

Durant la seconde guerre punique, alors qu’Hannibal, général des Carthaginois, porta de si cruelles atteintes à la gloire du nom romain, puis à la puissance de l’Italie, Masinissa, roi des Numides, admis dans notre alliance par P. Scipion, que ses exploits firent plus tard surnommer l’Africain, nous servit puissamment par ses nombreux faits d’armes. Pour les récompenser, après la défaite des Carthaginois, et la prise du roi Syphax, qui possédait en Afrique un vaste et puissant royaume, le peuple romain fit don à Masinissa de toutes les villes et terres conquises. Masinissa demeura toujours avec nous dans les termes d’une alliance utile et honorable ; et son règne ne finit qu’avec sa vie. Après sa mort, Micipsa, son fils, hérita seul de sa couronne, la maladie ayant emporté Gulussa et Manastabal, frères du nouveau roi. Micipsa fut père d’Adherbal et d’Hiempsal ; il fit élever dans son palais, avec la même distinction que ses propres enfants, Jugurtha, fils de son frère Manastabal, bien que Masinissa l’eût laissé dans une condition privée, comme étant né d’une concubine.

VI. Dès sa première jeunesse, Jugurtha se fit remarquer par sa force, sa beauté, et surtout par l’énergie de son caractère. Loin de se laisser corrompre par le luxe et par la mollesse, il s’adonnait à tous les exercices en usage dans son pays, montait à cheval, lançait le javelot, disputait le prix de la course aux jeunes gens de son âge : et bien qu’il eût la gloire de les surpasser tous, il savait s’en faire chérir. A la chasse, qui occupait encore une grande partie de son temps, toujours des premiers à frapper le lion et d’autres bêtes féroces, il en faisait plus que tout autre, et personne ne parlait moins de lui-même.

Micipsa fut d’abord charmé de ces premiers succès, dans l’idée que le mérite de Jugurtha ferait la gloire de son règne : bientôt, quand il vint à considérer, d’une part, le déclin de ses ans et l’extrême jeunesse de ses fils, puis, de l’autre, l’ascendant d’un jeune prince qui se formait de jour en jour, il fut vivement affecté de ce parallèle, et diverses pensées agitèrent son âme. C’était avec effroi qu’il songeait combien par sa nature l’homme est avide de dominer et prompt à satisfaire cette passion ; sans compter que l’âge du vieux roi, et celui de ses enfants, offriraient à l’ambition de ces facilités qui souvent, par l’appât du succès, jettent dans les voies de la révolte des hommes même exempts d’ambition. Enfin, l’affection des Numides pour Jugurtha était si vive, qu’attenter aux jours d’un prince si accompli, eût exposé Micipsa aux dangers d’une sédition ou d’une guerre civile.

 

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