JORDANES
Histoire de Rome des origines à Justinien


Jordanes
Historien Goth qui vécut au milieu du VIe siècle. Petit-fils du secrétaire de Candax, roi des Alains, il occupa la même place sous le règne de l’un des successeurs du roi. Après s’être converti au christianisme, il se fit moine. Il est l’auteur d’une Histoire des Goths, inspirée de Cassiodore, et d’une Histoire Romaine dont le récit s’étend jusqu’à l’an 552.

Traduction A. Savagner et R. Fougères

TEXTE INTÉGRAL
212 pages.  29 euros 

ISBN : 2-913944-50-7    Éditions PALEO

 EXTRAITS                                                                                                                                

                    HISTOIRE DES GOTHS

X.
Arrivé, dans cette contrée, avec les trésors de toute l’Italie dont il avait fait sa proie, Alaric, roi des Wisigoths, se disposa à passer, comme nous l’avons dit, par la Sicile en Afrique, où il voulait chercher une patrie tranquille. Comme les desseins formés par l’homme sans l’assentiment de Dieu ne sont pas libres, ce détroit terrible engloutit quelques vaisseaux de ce prince et en brisa un grand nombre. Alaric, découragé par ce désastre, délibérait en lui-même sur ce qu’il devait faire, lorsque, frappé subitement d’une mort prématurée, il sortit de ce monde. Les Goths, qui l’aimaient singulièrement, le pleurèrent, et détournèrent de son cours la rivière de Barentinum, près de la ville de Cosenza. Cette rivière, prenant sa source au pied d’une montagne, non loin de la ville, roule des eaux salutaires. Les Goths réunirent au milieu de son lit une troupe de captifs, auxquels ils firent creuser la place où ils voulaient ensevelir leur roi ; puis ils enterrèrent dans cette fosse Alaric avec de grandes richesses, et, après avoir rendu les eaux à leur cours naturel, ils tuèrent tous ceux qui avaient servi de fossoyeurs, afin que jamais personne ne put connaître l’endroit où ils avaient déposé les restes de leur chef. Ils donnèrent le sceptre des Wisigoths à un parent de ce prince, à Athaulf, non moins distingué par ses avantages physiques que par les qualités de son esprit. Bien que sa taille ne fût pas très élevée, il était remarquable par les belles proportions de son corps et par la beauté de sa figure. Investi du pouvoir suprême, Athaulf revint sur Rome, rasant à la manière des animaux nuisibles tout ce qui était resté debout ; il dépouilla l’Italie non-seulement de ses richesses privées, mais encore de ses richesses publiques, l’empereur Honorius étant dans l’impuissance de lui résister. Il emmena captive de Rome Placidie, la sœur de ce prince, et la fille que l’empereur Théodose avait eue d’un autre mariage. Toutefois, lui témoignant du respect à cause de la noblesse de sa naissance, de sa beauté, et de sa chasteté intacte, il se l’attacha par les liens du mariage à Forum Livii, ville de l’Émilie, afin qu’à la nouvelle de cette alliance les cités étrangères fussent plus aisément frappées de terreur, comme si les Goths et la république s’étaient réunis en un seul corps ; puis, renonçant avec bienveillance à toute attaque contre Honorius, qu’il considérait comme un parent, et quoiqu’il l’eût épuisé de richesses, il se dirigea vers la Gaule. A son arrivée dans ce pays, les cités voisines effrayées se renfermèrent dans leurs limites, tant les Francs que les Burgondes qui depuis longtemps infestaient cruellement les Gaules ; car les Vandales et les Alains, auxquels les princes romains avaient permis de s’établir dans les deux Pannonies, dont nous avons parlé plus haut, ne s’y crurent pas en sûreté, parce qu’ils craignaient que les Goths n’y revinssent ; ils passèrent donc dans les Gaules. Mais bientôt, fuyant des Gaules, qu’ils n’avaient occupées que depuis peu de temps, ils s’enfermèrent dans l’Espagne, se rappelant encore, par le récit de leurs anciens, combien Gébérich, roi des Goths, avait fait autrefois de mal à leur peuple, et comment, par sa valeur, il les avait chassés de leur patrie. Voilà par quelles circonstances les Gaules furent ouvertes à Athaulf lorsqu’il s’y présenta. La domination des Goths étant consolidée dans les Gaules : il vit avec douleur la malheureuse position des Espagnes, il résolut de les délivrer des incursions des Vandales, se rendit maître de Barcelone par ses troupes, et entra dans l’intérieur des Espagnes avec un certain nombre de ses fidèles les plus choisis, et avec une multitude impropre à la guerre ; là, il eut souvent à combattre les Vandales, et mourut trois ans après avoir dompté les Gaules et les Espagnes, percé au flanc d’un coup d’épée par Vernulfe, qu’il avait l’habitude de tourner en ridicule à cause de sa petite taille.

Après la mort d’Athaulf, Régéric fut établi roi ; mais celui-ci à son tour périt par la trahison des siens, et perdit bientôt la vie avec le trône. Ensuite on éleva au souverain pouvoir le quatrième roi depuis Alaric, Valia, prince extrêmement actif et prudent. L’empereur Honorius envoya contre lui avec une armée Constance, homme distingué par ses talents militaires, et illustre par de nombreux combats ; car il craignait que le nouveau roi des Goths ne violât lui-même le traité conclu jadis avec Athaulf, et ne tendît de nouveau quelque piège à la république, après avoir repoussé les peuples placées dans son voisinage. Comme il désirait en même temps soustraire sa sœur Placidie à la honte de la position de sujette, il avait promis à Constance de la lui donner en mariage, s’il parvenait à la ramener dans ses États par la guerre, par la paix ou par tout autre moyen. Fier de cet engagement, Constance se dirigea sur les Espagnes avec une armée et avec un appareil déjà presque royal. Valia, roi des Goths, vint à sa rencontre dans les gorges des Pyrénées avec des forces non moins imposantes ; des ambassades furent envoyées de part et d’autre, et il fut convenu que Valia rendrait Placidie, sœur de l’empereur, et qu’il ne refuserait pas ses secours à la république romaine, lorsque les circonstances l’exigeraient.

En ce temps, un certain Constantin, usurpant l’empire dans les Gaules, avait tiré d’un monastère son fils Constant pour en faire un César ; mais il ne garda pas longtemps le suprême pouvoir qu’il s’était arrogé, et les Goths et les Romains s’étant ligués contre lui, il fut tué à Arles et son fils à Vienne. Après eux, Jovinus et Sébastien, croyant pouvoir avec la même témérité s’emparer de la direction de la république, périrent de la même mort. Dans la douzième année du règne de Valia, lorsque les Huns furent chassés par les Romains et par les Goths de la Pannonie qu’ils avaient envahie depuis cinquante ans environ, Valia, voyant les Vandales, sortis des pays intérieurs de la Gaule (où jadis Athaulf les avait forcés de fuir), ravager et piller tout avec une audacieuse témérité sur ses frontières, c’est-à-dire sur le territoire de l’Espagne, au temps où Hierius et Ardaburius étaient consuls, ne perdit pas de temps pour mettre bientôt une armée en campagne contre eux. Mais Gizérich, roi des Vandales, fut invité à passer en Afrique par Boniface, qui, tombé dans la disgrâce de l’empereur Valentinien, ne put se venger qu’aux dépens de la république. Boniface, invitant donc les Vandales par ses prières, leur fit traverser le pas étroit que l’on appelle détroit de Gadès, qui sépare l’Afrique des Espagnes par un espace de sept milles à peine, et unit l’entrée de la mer Tyrrhénienne aux flots de l’Océan. Gizérich était déjà très connu à Rome par le désastre des Romains ; c’était un homme d’une taille peu élevée, rendu boiteux par une chute de cheval, d’un esprit profond, sobre de paroles, méprisant toute mollesse, impétueux dans sa colère, avide de posséder, très prévoyant pour provoquer les peuples, toujours prêt à répandre des germes de discordes et à enflammer les haines. Tel était le prince qui, invité par les prières de Boniface, comme nous l’avons dit, entra sur le territoire de l’Afrique ; là, ayant reçu une autorité presque égale à celle de la divinité, il régna longtemps, et, avant sa mort, il appela autour de lui la troupe de ses fils, et, pour empêcher que l’ambition d’arriver au trône n’excitât des discordes entre eux, il ordonna que chacun d’eux succéderait au pouvoir à son tour, selon qu’il survivrait à l’autre, c’est-à-dire le second à l’aîné, et le troisième au second. Observant cet ordre, ils possédèrent heureusement le trône pendant de longues années ; on ne les vit pas, comme cela arrive d’ordinaire chez les autres peuples, se souiller de guerres intestines ; mais, prenant l’un après l’autre, selon leur ordre de naissance, les rênes de l’État, ils régnèrent au milieu de la paix de leur peuple. Voici quelles furent leur suite et leur succession.

D’abord Gizérich, leur père et maître ; puis Hunnéric ; en troisième lieu Gundamund ; Transamund fut le quatrième, et Hildérich le cinquième. Gelimer, oubliant les ordres de leur aïeul commun, renversa Hildérich du trône, le fit périr, et s’empara lui-même du souverain pouvoir. Mais cet attentat ne resta pas impuni ; car la vengeance de l’empereur Justinien se déploya contre lui, et, avec toute sa famille, avec toutes ses richesses qu’il couvait à la manière d’un brigand, il fut transporté à Constantinople par Bélisaire, glorieux héros, maître de la milice d’Orient, consul ordinaire et patrice ; il donna dans le Cirque un imposant spectacle au peuple ; et, portant dans son cœur un tardif repentir de ce qu’il avait fait, lorsqu’il se vit précipité du faîte de la royauté et rejeté dans la vie privée, à laquelle il ne put s’accommoder, il mourut. Ce fut ainsi que l’Afrique, qui, dans la division de la terre, est décrite comme la troisième partie du monde, fut arrachée au joug des Vandales, cent ans environ après l’établissement de leur domination, et rappelée à la liberté de l’empire romain ; et cette contrée, jadis détachée du corps de la république romaine par des mains barbares, sous des maîtres lâches et des généraux infidèles, fut alors ramenée par un maître habile et un général fidèle, et elle se félicite aujourd’hui de ce retour. Quoique après ces événements elle gémît quelque temps de se voir foulée par des luttes intestines et par la perfidie des Maures ; cependant le triomphe de l’empereur Justinien, donné par Dieu à ce prince, mena jusqu’à la fin l’œuvre commencée. Mais qu’avons-nous besoin de parler de choses étrangères à notre sujet ? Revenons à celui-ci.

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