HISTOIRE AUGUSTE - L'anarchie militaire
 Tomes    2  


  

LHistoire Auguste est un recueil de biographies impériales, allant de 117 à 284 ; soit du règne d’Hadrien à celui de Carus et ses fils. Il fut rédigé vers la fin du IVe siècle par un ou plusieurs auteurs restés inconnus. Différent de la plupart des ouvrages historiques de la même époque, ce recueil privilégie l’anecdote sur les grandes fresques politiques. Cette œuvre singulière fut longtemps attribuée aux six auteurs désignés dans le texte. Il semble aujourd’hui que ces six là n’en feraient qu’un, qui se serait livré à une sorte de jeu historico-littéraire. Quoi qu’il en soit, l’Histoire Auguste est la source unique que nous possédions pour l’histoire de nombreux règnes d’empereurs romains.
Traduction E. Taillefert, A. Dubois et Yves Germain
 

TEXTE INTÉGRAL
TOME II.  278 pages.  35 euros 

ISBN : 2 - 84909 – 011 – 5    Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                

                     VIE DE VALÉRIEN (253 - 259 ap. J.-C.)

I.
Valérien, fils de Valerius, était d’une illustre origine. Il avait été censeur avant de devenir empereur, et s’était élevé de degré en degré jusqu’au plus haut faite des grandeurs humaines. Sa vie, pendant soixante-dix ans, lui mérita tant d’estime et de gloire, qu’après s’être acquitté avec distinction de tous les honneurs et de toutes les magistratures, il fut proclamé empereur, non, comme il arrive souvent, par un concours tumultuaire du peuple, ni par un mouvement désordonné des soldats, mais par le droit reconnu d’un mérite réel, et, pour ainsi dire, par le consentement unanime de tout l’empire. Enfin, si l’on avait pu consulter chacun en particulier sur le choix d’un empereur, c’est lui, sans aucun doute, qui aurait réuni tous les suffrages. Pour mieux faire connaître à quel point Valérien avait mérité l’estime publique, je citerai ici des décrets du sénat, qui prouveront clairement quelle avait été sur lui, dans tous les temps, l’opinion de ce corps illustre. Sous le consulat des deux Decius, le vingt-sept octobre, le sénat, sur une lettre qu’il avait reçue des empereurs, se réunit dans le temple de Castor et Pollux, pour procéder à l’élection d’un censeur : car les Decius lui avaient confié ce choix. Valérien n’était point présent ; il avait suivi Decius à l’armée. Aussitôt que le préteur eut posé la question : " Quel est votre avis, pères conscrits, sur le censeur à choisir ? " et que, pour recueillir les suffrages, il se fut adressé à celui qui était alors prince du sénat, tous les sénateurs, d’une seule voix, sans suivre l’ordre accoutumé des délibérations, s’écrièrent : " La vie de Valérien est une véritable censure. Qu’il juge de tous les citoyens, lui qui est le meilleur de tous. Qu’il juge du sénat, lui qui est au-dessus de toute accusation. Qu’il prononce sur notre conduite, lui dont la conduite est exempte de tout reproche. Valérien a été dès sa première enfance un véritable censeur. Valérien a été un censeur dans tout le cours de sa vie ; il a été un sénateur sage, modeste, plein de dignité. Il s’est montré l’ami des gens de bien, l’adversaire des tyrans, l’ennemi des crimes et des vices. C’est lui que nous voulons tous pour censeur, c’est lui que nous voulons tous imiter. Le premier de nous par ses ancêtres et la noblesse de sa naissance, pur dans sa vie, distingué par sa science, irréprochable dans ses mœurs, il est le vrai modèle des vertus antiques. " Après ces acclamations plusieurs fois répétées, on ajouta " A l’unanimité ! " et la séance fut levée.

II. Decius, aussitôt que ce sénatus-consulte lui eut été transmis, convoqua toute sa cour, et fit prier Valérien de se rendre lui-même auprès de lui. Au milieu de cette réunion des personnages les plus distingués, on fit lecture du décret du sénat, et l’empereur dit : " Je vous félicite, Valérien, de cette décision unanime du sénat, ou plutôt de cette estime et de cette affection universelle dont elle est la preuve manifeste. Recevez sur tout le genre humain l’autorité de censeur, que la république vous a confiée comme an seul homme digne de veiller sur nos mœurs. Vous déciderez quels sont ceux qui doivent conserver le rang de sénateurs ; vous rappellerez l’ordre des chevaliers aux règles de son institution ; vous fixerez le cens ; vous établirez les tributs et les impôts ; vous en règlerez la répartition ; vous ferez le recensement de la fortune publique ; vous aurez l’autorité de faire des lois ; vous jugerez de la discipline des armées ; vous ferez l’inspection des armes ; votre surveillance s’étendra sur notre palais, sur les juges, sur les magistrats les plus élevés de l’empire ; enfin, excepté le préfet de la ville de Rome, les consuls ordinaires, le roi des sacrifices et la grande prêtresse des vestales, si toutefois elle reste pure, tous les citoyens seront soumis à vos arrêts. Ceux-là même sur lesquels ne s’étend point votre pouvoir s’efforceront de mériter votre approbation. " Valérien répondit à l’empereur : " Je vous en supplie, auguste empereur, ne m’imposez point la nécessité de devenir le juge du peuple, de l’armée, du sénat, des magistrats, des tribuns, des généraux, de l’univers entier. C’est pour remplir ces obligations que vous avez reçu le nom d’auguste ; c’est chez vous que réside la censure : un simple citoyen ne pourrait y suffire. Faites-moi donc grâce d’une charge pour laquelle il me faudrait des forces et une confiance que je n’ai point. Les temps eux-mêmes repoussent une telle autorité, et tels sont les hommes d’aujourd’hui, qu’il ne leur faut point de censeur. "

III. Je pourrais citer encore d’autres décrets du sénat et d’autres jugements de plusieurs princes qui font également honneur à Valérien ; mais la plupart vous sont déjà connus, et je me reprocherais d’ailleurs d’élever si haut un homme qu’une fatale destinée s’est plu à renverser. En effet, Valérien fut vaincu par Sapor, roi des Perses, soit que ce fût un coup du sort, soit qu’il faille en accuser la trahison de l’un de ses généraux, qui, chargé de la conduite de la guerre, l’engagea dans des lieux où ni le courage ni l’habileté ne purent le sauver. Il tomba donc entre les mains de Sapor, qui, orgueilleux d’une si belle victoire, le retint prisonnier et l’accabla des plus indignes outrages, traitant un empereur romain comme le plus vil des esclaves. A ce sujet, il reçut beaucoup de lettres, dont la plupart venaient de rois ses amis, qui l’avaient même secondé dans sa lutte contre Valerien. Ces lettres ont été recueillies par Julius.

IV. " A Sapor, le roi des rois Belsolus. - Si je croyais que les Romains pussent jamais être entièrement vaincus, je me réjouirais avec vous de la victoire dont vous êtes fier ; mais comme cette nation, soit par la volonté du destin, soit par sa valeur, a une grande puissance, prenez garde que, pour avoir pris un vieil empereur, et encore grâce à la ruse, il ne vous arrive malheur, à vous et à vos descendants. Voyez combien de peuples les Romains ont subjugués, après avoir été souvent vaincus par eux. Les Gaulois certes les ont vaincus et ont réduit en cendres leur capitale : aujourd’hui les Gaulois obéissent aux Romains. Et les Africains ? n’ont-ils point vaincu les Romains ? aujourd’hui ils sont subjugués à leur tour. Pour ne point chercher des exemples éloignés et peut-être moins connus, Mithridate, roi de Pont, a tenu sous sa domination toute l’Asie : eh bien il a été vaincu, et toute l’Asie obéit aux Romains. Croyez-moi, saisissez cette occasion de faire la paix, et rendez Valérien à son empire. Je vous félicite de votre bonheur, si toutefois vous savez en profiter. "

V. Balerus, roi des Cadusiens, lui écrivit ainsi : " Vous me renvoyez saines et sauves les troupes que je vous avais confiées, je vous en remercie ; mais je ne suis pas également charmé que Valérien, le prince des princes, soit votre prisonnier : je serais plus disposé à vous en féliciter, si vous lui aviez rendu la liberté ; car jamais les Romains ne sont plus à craindre, que quand ils sont vaincus. Agissez donc comme l’exige la prudence, et ne vous laissez point aveugler par la fortune, qui en a trompé tant d’autres. Valérien a un fils empereur, et un petit-fils césar. Que dis-je ? il a tout cet empire romain, qui tout entier se lèvera contre vous. Rendez donc Valérien, et faites la paix avec les Romains : elle nous sera avantageuse à nous-mêmes, à cause des peuples du Pont. "

VI. Artabasdes, roi des Arméniens, écrivit aussi à Sapor : " Je prends part à votre glorieux succès ; mais je crains que ce soit moins une victoire qu’une semence de guerres. Valérien vous sera redemandé par son fils, par son petit-fils, par les généraux romains, par toute la Gaule, toute l’Afrique, toute l’Espagne, toute l’Italie, par toutes les nations de l’Illyrie, de l’Orient, du Pont, qui sont alliées des Romains, ou qui obéissent à leur domination. Vous n’avez donc pris qu’un vieillard, et vous avez soulevé tous les peuples de l’univers contre vous, et peut-être aussi contre nous, qui vous avons envoyé des secours, qui sommes vos voisins et qui souffrons toujours de vos discordes et de vos guerres avec Rome. "

VII. Les Bactriens, les Ibères, les Albains, et les Tauroscythes ne voulurent point recevoir les lettres de Sapor ; bien plus, ils écrivirent aux généraux romains, qu’ils étaient prêts à leur envoyer des secours pour délivrer Valérien de sa captivité. Au reste, tandis que ce malheureux prince vieillissait chez les Perses, Odenat de Palmyre rassembla une armée, et rétablit presque dans leur ancien état les affaires de la république. Il s’empara des trésors du roi, et même de ses concubines, auxquelles les rois des Parthes tiennent encore plus qu’à leurs trésors. Sapor apprit donc à craindre les généraux romains, grâce à Baliste et à Odenat, et se retira au plus vite dans son royaume. Ainsi finit la guerre des Perses. Voilà ce qui, dans la Vie de Valérien, m’a paru digne d’être rapporté ; maintenant je reviens à Valérien le Jeune.

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