HISTOIRE AUGUSTE - Des Antonins aux Sévères
 Tomes  1  2 


L’Histoire Auguste est un recueil de biographies impériales, allant de 117 à 284 ; soit du règne d’Hadrien à celui de Carus et ses fils. Il fut rédigé vers la fin du IVe siècle par un ou plusieurs auteurs restés inconnus. Différent de la plupart des ouvrages historiques de la même époque, ce recueil privilégie l’anecdote sur les grandes fresques politiques. Cette œuvre singulière fut longtemps attribuée aux six auteurs désignés dans le texte. Il semble aujourd’hui que ces six là n’en feraient qu’un, qui se serait livré à une sorte de jeu historico-littéraire. Quoi qu’il en soit, l’Histoire Auguste est la source unique que nous possédions pour l’histoire de nombreux règnes d’empereurs romains.
Traduction E. Taillefert, A. Dubois et Yves Germain
 

TEXTE INTÉGRAL
TOME I.  332 pages.  35 euros 

ISBN : 2 - 84909 – 010 – 7      Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                

                            VIE DE SEPTIME SÉVÈRE

I.
Didius Julianus étant mort, Sévère prit possession de l’empire. Originaire de l’Afrique, il était né à Leptis. Son père se nommait Géta, et ses ancêtres étaient chevaliers romains avant l’époque où le droit de cité fut donné à tous les sujets de l’empire. Il eut pour mère Fulvia Pia ; pour oncles paternels, Marcus Agrippa et Severus, tous deux personnages consulaires ; pour aïeul maternel, Macer, et pour aïeul paternel, Fulvius Pius. Il naquit, le huit d’avril, sous le second consulat d’Erucius Clarus, et le premier de Sévère. Dans sa première enfance, avant qu’il se livrât à l’étude des lettres grecques et latines, où il devint fort habile, il ne jouait avec les autres enfants qu’à un seul jeu, celui des juges ; il faisait porter devant lui des faisceaux et des haches, et, environné des autres enfants rangés en ordre, il siégeait et jugeait. A dix-huit ans, il s’exerça en public à des déclamations. Plus tard, il vint à Rome pour perfectionner ses études, demanda à Marc Aurèle le laticlave, et l’obtint par le crédit de Septimius Sévère, son parent, qui avait déjà été deux fois consul. A son arrivée à Rome, il trouva son hôte occupé a lire la vie de l’empereur Adrien, et cette circonstance lui parut un présage de sa grandeur future. Ce ne fût point le seul ; car ayant été invité au repas de l’empereur, et s’y étant rendu avec un manteau, tandis qu’il devait s’y présenter revêtu de la toge, on lui donna celle que portait l’empereur lui-même lorsqu’il présidait. La même nuit, il eut un songe où il se voyait, comme Rémus on Romulus, attaché aux mamelles d’une louve. Une autre fois, il s’assit, sans savoir que cela n’était point permis, sur le siège de l’empereur, qu’un des officiers du palais avait mis hors de sa place. Enfin, un jour qu’il dormait dans une hôtellerie, un serpent se roula autour de sa tête, et, ses serviteurs s’étant éveillés et poussant de grands cris, il se retira sans lui avoir fait de mal.

II. Sa jeunesse fut licencieuse, et même alla plus d’une fois jusqu’au crime. On intenta contre lui une accusation d’adultère, et il fut renvoyé absous par Julianus, qui alors était proconsul : Sévère, plus tard, le remplaça dans cette charge, fut son collègue dans le consulat, et lui succéda encore comme empereur. Il géra avec zèle la charge de questeur ; et comme s’il était né pour être toujours favorisé du sort, il obtint par le sort la questure de la Bétique. Sur ces entrefaites, son père étant mort, il passa en Afrique, pour mettre en ordre les affaires de sa famille. Mais tandis qu’il était dans ce pays, on lui assigna la Sardaigne au lieu de la Bétique, qui était alors en proie aux ravages des Maures. Après sa questure, il fut nommé lieutenant proconsulaire d’Afrique. Tandis qu’il exerçait cette charge, un de ses compatriotes, Simple plébéien, l’ayant rencontré précédé des faisceaux, courut l’embrasser comme un ancien camarade ; mais. Sévère le fit frapper de verges, tandis que le crieur public proclamait ces mots : " Plébéien, garde-toi d’embrasser témérairement un lieutenant du peuple romain. " De là vint que dans la suite les lieutenants, qui auparavant allaient à pied, ne sortirent plus qu’en voiture. A cette même époque, étant inquiet sur son avenir, il consulta, dans une ville d’Afrique, un astrologue : celui-ci, après avoir bien établi son horoscope, voyant dans l’avenir de grandes destinées, lui dit : " C’est votre nativité, et non celle d’un autre qu’il faut m’indiquer. " Sévère jura que c’était bien la sienne qu’il lui avait dite, et l’astrologue lui prédit tout ce qui arriva depuis.

III. L’empereur Marc Aurèle lui décerna le tribunat du peuple, et il s’acquitta de cette charge avec sévérité et énergie. Il épousa alors Marcia, dont il ne dit rien dans l’histoire de sa vie privée, et à qui plus tard, devenu empereur, il érigea des statues. A l’âge de trente-deux ans, il fut désigné préteur par Marc Aurèle, qui le choisit, non parmi les candidats reconnus, mais dans la foule des compétiteurs. Envoyé alors en Espagne, il eut un songe dans lequel il lui était ordonné de rétablir le temple d’Auguste à Tarragone, qui déjà tombait en ruines. Dans un autre songe qui suivit celui-là, il crut voir du haut d’une montagne très élevée Rome et toute l’étendue de l’empire, dont les diverses provinces s’unissaient dans un concert de lyre, de voix et de flûtes. Il donna des jeux quoique absent. Il reçut ensuite le commandement de la quatrième légion scythique, qui était cantonnée aux environs de Marseille. Puis il se rendit il Athènes pour s’y perfectionner dans les lettres, se faire initier aux mystères, et visiter les monuments et les antiquités de cette ville. Là, il reçut des Athéniens quelque offense, dont il garda le souvenir, et, lorsqu’il devint empereur, il s’en vengea en restreignant leurs privilèges. Il gouverna ensuite la province Lyonnaise en qualité de lieutenant. Après la perte de sa femme, voulant contracter un second mariage, il s’informa avec soin de l’horoscope des filles à marier ; car il était lui-même très habile en astrologie. Or, il apprit qu’il y avait en Syrie une jeune fille, qui, d’après son horoscope, était destinée à épouser un roi. Il la demanda en mariage. et l’obtint par l’entremise de ses amis. C’était Julie ; elle ne tarda pas à le rendre père.

IV. Les Gaulois s’attachèrent à lui plus qu’à aucun autre à cause de sa sévérité, de sa probité et de son désintéressement. Il gouverna ensuite les Pannonies avec l’autorité de proconsul ; puis le proconsulat de Sicile lui échut par le sort. Il lui naquit alors à Rome un second fils. Tandis qu’il était en Sicile, il fut accusé d’avoir consulté, dans des vues ambitieuses, des devins ou des magiciens. On lui avait donné pour juges les préfets du prétoire ; mais, comme déjà Commode devenait odieux, on le renvoya absous, et son accusateur fut mis en croix. Il fut consul pour la première fois avec Apuleius Rufinus, Commode l’ayant désigné entre un grand nombre de candidats. Après son consulat, il passa presque une année entière à Rome dans l’inaction ; puis, par le crédit de Létus, il fut nommé au commandement de l’armée de Germanie. Avant de s’y rendre, il acheta des jardins spacieux, tandis qu’auparavant il n’avait qu’une maison fort petite à Rome, et une seule terre. Un jour que, dans ces jardins, il prenait un repas frugal avec ses enfants sur le gazon, et que l’aîné, qui n’avait alors que cinq ans, distribuait trop généreusement les fruits de la table à ses petits camarades, son père le réprimanda en lui disant : " Un peu plus d’économie : tu n’as pas les richesses d’un prince. - Non, répondit l’enfant, mais je les aurai. " Arrivé en Germanie, il s’acquitta si bien de sa charge, qu’il mit le comble à la réputation qu’il s’était déjà faite.

V. Jusque-là, quel que fût l’éclat des fonctions qu’il avait remplies, il n’était point sorti de la condition privée ; mais lorsque les légions de Germanie apprirent que Commode avait péri, et que Julianus s’était élevé à l’empire au milieu de la haine universelle, Sévère se vit assailli de pressantes sollicitations, et, malgré sa résistance, il fut proclamé empereur à Carnute, le treize d’août. Il distribua aux soldats mille sesterces par tête, ce que jamais aucun prince n’avait fait auparavant. Après s’être bien assuré les provinces qu’il laissait derrière lui, il se mit en marche vers Rome. Nulle part il ne rencontra de résistance : car déjà les armées de l’Illyrie et des Gaules, entraînées par leurs chefs, lui avaient prêté serment. Partout il fut accueilli comme le vengeur de Pertinax. Dans le même temps, le sénat, sur la demande de Julianus, déclara Sévère ennemi public, et envoya à l’armée des députés pour ordonner en son nom aux soldats de se séparer de lui.

Sévère., lorsqu’il apprit l’arrivée de ces députés et les ordres du sénat, fut un instant alarmé ; mais ensuite il sut si bien les corrompre, qu’ils parlèrent eux-mêmes aux soldats en sa faveur, et passèrent dans son parti. A cette nouvelle, Julianus fit faire un sénatus-consulte par lequel Sévère était appelé à partager avec lui l’empire. Cette proposition était-elle faite avec franchise, ou ne cachait-elle point plutôt une perfidie ? Déjà auparavant Julianus avait donné commission de tuer Sévère, à des gens qui avaient fait leurs preuves en ce genre, de même qu’il’ en avait envoyé d’autres pour se défaire de Pescennius Niger, que les armées de Syrie avaient entraîné à se déclarer empereur. Sévère, ayant échappé aux meurtriers, écrivit aux prétoriens, pour leur donner le signal d’abandonner ou de tuer Julianus : ce signal fut entendu ; car aussitôt Julianus fut tué dans le palais, et Sévère fut invité à se rendre à Rome. Ainsi, ce qui ne s’était jamais vu, il ne fallut à Sévère qu’un signe de sa volonté pour qu’il fût vainqueur ; et il marcha vers Rome à la tête de son armée.

VI. Quoique Julianus fût mort, Sévère continua à prendre, dans la marche de son armée et dans ses campements, les mêmes précautions que s’il eût traversé un pays ennemi. Le sénat lui envoya donc une députation de cent de ses membres, pour lui offrir ses félicitations et ses vœux. Ils le rencontrèrent à Interamne ; mais avant de les admettre en sa présence, on les fouilla dans la crainte qu’ils ne portassent sur eux quelque arme cachée. Sévère leur donna audience au milieu de ses gardes, et armé lui-même. Le lendemain, tous ceux qui étaient attachés à la cour étant venus à sa rencontre, il distribua à chacun des députés du sénat quatre-vingt-dix pièces d’or, et, en les congédiant, il permit à ceux qui le voudraient, de rester auprès de sa personne, et de rentrer avec lui à Rome. Il établit aussitôt préfet du prétoire Flavius Juvenalis, que Julianus lui-même avait aussi nommé à cette charge, quoiqu’il y eût déjà deux autres préfets. Cependant, à Rome, les soldats et les citoyens étaient dans l’inquiétude et la terreur, en voyant Sévère s’avancer en armes, comme s’il voulait se venger de ceux qui l’avaient déclaré ennemi de la république. Ajoutez à cela que Sévère, ayant appris alors que Pescennius Niger avait été proclamé empereur par les légions de Syrie, intercepta, à l’aide de ses émissaires, les lettres et les édits que le nouveau prince envoyait au peuple ou au sénat, empêchant ainsi qu’ils ne fussent mis sous les yeux du peuple, ou lus dans le sénat. Il pensa aussi alors à désigner pour son successeur Clodius Albinus, à qui le décret de Commode paraissait assurer le titre de césar et la succession à l’empire. Mais comme il craignait ceux-là mêmes dont il avait bonne opinion, il envoya Héraclite pour s’assurer de la Grande-Bretagne, et chargea Plautianus de s’emparer des enfants de Niger. Arrivé à Rome, Sévère ordonna aux prétoriens de se rendre auprès de lui, revêtus d’une simple tunique et sans armes ; et lorsqu’ils se présentèrent selon ses ordres, ils furent environnés de gens armés, et comparurent ainsi devant son tribunal.

VII. Il fit ensuite son entrée à Rome, armé lui-même, à la tête de ses troupes armées. Il monta ainsi au Capitole, et de là se rendit au palais ; devant lui on portait renversés les étendards dont il avait dépouillé les prétoriens. Ensuite les soldats se répandirent par toute la ville, et s’établirent dans les temples, les portiques et les édifices qui environnaient le palais, comme dans autant d’hôtelleries. L’entrée de Sévère fut quelque chose d’odieux et de terrible : car les soldats prenaient sans payer tout ce qui leur convenait, et menaçaient de mettre la ville au pillage. Le lendemain, Sévère se rendit au sénat., environné non-seulement de ses gardes, mais d’une escorte d’amis, tous armés. Il rendit compte des motifs qui l’avaient déterminé à prendre le titre d’empereur, et il allégua, pour justification, que Julianus avait envoyé, pour le tuer, des gens déjà connus par le meurtre d’autres chefs d’armée. Il força même le sénat à rendre un décret d’après lequel il ne serait point permis à l’empereur de mettre à mort un sénateur, sans avoir consulté le sénat. Mais tandis que ces choses se passaient, les soldats se mutinèrent et exigèrent du sénat dix mille sesterces, alléguant l’exemple de ceux qui, ayant conduit a Rome Octave Auguste, avaient reçu la même somme. Sévère voulut les réprimer, mais en vain : il parvint cependant à calmer leur effervescence et à les éloigner du sénat, en leur accordant une gratification. Il célébra ensuite, en l’honneur de Pertinax, des funérailles solennelles, le mit au rang des dieux, lui consacra un flamine et le collège des helviens, qui jadis étaient les prêtres de Marc Aurèle. Lui-même voulut être appelé Pertinax : plus tard cependant il renonça à ce nom, sur les observations de ses amis. Ensuite il acquitta les dettes qu’il avait contractées.

VIII. Il donna ses filles en mariage, après les avoir dotées, l’une à Probus et l’autre à Aetius. Il offrit à Probus, devenu son gendre, la préfecture de la ville ; mais celui-ci la refusa, en disant qu’à ses yeux, le titre de gendre du prince valait mieux que celui de préfet. Au reste, il fit aussitôt consuls ses deux gendres et les combla de richesses. Un autre jour, il vint au sénat, et accusa les amis de Julianus, qui furent proscrits et mis à mort. Il rendit des arrêts dans un grand nombre de procès. Il écouta les plaintes des sujets de l’empire contre les magistrats qui gouvernaient les provinces, et infligea de graves punitions à ceux qu’il reconnut coupables. Il pourvut avec un tel soin aux approvisionnements de Rome, qui se trouvaient fort insuffisants, qu’à sa mort il laissa des vivres pour sept ans. Il partit pour rétablir en Orient les affaires de l’empire, et même alors il ne fit en public aucune mention de Niger. Cependant il envoya des légions en Afrique, dans la crainte que ce général, traversant la Libye et l’Égypte, ne s’emparât de cette province, et ne réduisit Rome à la famine. Il nomma Domitius Dexter préfet de la ville, à la place de Bassus, qu’il dépouilla de cette dignité, et, trente jours après son arrivée à Rome, il partit. A peine sorti de la ville, à la Roche-Rouge, il essaya une grave sédition de la part de son armée, à l’occasion du lieu où il voulait que le camp fût établi. Dans ce temps, Geta, son frère, étant venu le trouver, il le renvoya gouverner la province qui lui était confiée ; et les belles espérances qu’il s’était faites, furent ainsi déçues. Les enfants de Niger furent amenés à Sévère, qui les traita avec les mêmes égards que les siens. Il avait envoyé une légion dans la Grèce et dans la Thrace, de peur que Pescennius ne s’en emparât ; mais déjà celui-ci l’avait prévenu : il était maître de Byzance, et cherchait à s’emparer aussi de Périnthe. Dans l’attaque de cette ville, il tua un grand nombre de soldats romains. et, pour ce motif, on le déclara ennemi public, ainsi qu’Émilien. Niger proposa alors à son rival de partager avec lui l’empire ; mais Sévère rejeta sa proposition avec mépris, et lui offrit à son tour la vie sauve, mais dans l’exil : encore ne voulait-il point pardonner à Émilien. Ce dernier fut vaincu dans l’Hellespont par les généraux de Sévère, et se réfugia d’abord à Cyzique, puis dans une autre ville, où il fut tué par l’ordre des vainqueurs. Les mêmes généraux mirent aussi en déroute l’armée de Niger.

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