AMMIEN MARCELLIN - Julien, empereur
Histoire de Rome  -  Tomes    2   3
 


Ammien Marcellin  (320 - fin du IVe siècle)
Historien latin né à Antioche et issu d’une famille grecque, il dut d’abord s’imprégner de la langue et de la culture latine. Reconnu comme le plus grand historien après Tacite, Ammien participe à la plupart des guerres de son temps sous le règne notamment de l’empereur Julien. D’après ses écrits, il a vu maints pays : l’Asie Mineure, la Mésopotamie, la Gaule ou encore l’Égypte. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il rédige son Histoire de Rome. Son écriture d’une grande qualité, est reconnue pour sa diversité (description de paysages, d’animaux) et son exactitude. Contemporain ou témoin oculaire des faits qu’il dépeint, son témoignage historique fait preuve d’une pensée philosophique impartiale et objective.
Traduction Th. Savalète

TEXTE INTÉGRAL
TOME II.  220 pages.  33 euros

ISBN : 2 - 913944 – 78 – 7     Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                

                        HISTOIRE DE ROME (livre XXII)

I.
Pendant cette rapide succession d’événements sur divers points de la terre, Julien, au milieu des préoccupations qui l’assiégeaient en Illyrie, ne cessait de fouiller dans les entrailles des victimes et d’interroger le vol des oiseaux, pour connaître ce que le sort lui préparait. Mais il ne recueillait de la divination qu’ambiguïté et qu’incertitude. Enfin l’orateur Aprunculus, Gaulois de nation, et qui fut depuis gouverneur de la Gaule Narbonnaise, lui prédit quel serait le dénouement, d’après l’inspection, disait-il, d’un foie à double tégument. Mais Julien soupçonnait quelque supercherie de complaisance, et continuait d’être inquiet ; lorsqu’il eut lui-même un présage bien autrement significatif, et qui était une manifestation non douteuse de la mort de Constance. Au moment même où l’empereur expirait en Cilicie, Julien montait à cheval, entouré d’un cercle nombreux. Le soldat qui venait de l’aider à se mettre en selle fit une chute ; et Julien de s’écrier : "L’auteur de mon élévation est tombé." Il n’en persista pas moins, pour plus d’une raison, à ne pas dépasser la frontière de la Dacie, jugeant qu’il n’était pas de la prudence de s’aventurer sur des conjectures que l’événement pouvait démentir.

II. Au plus fort de cette incertitude, arrivent Théolaiphe et Aligulde, députés vers lui pour lui annoncer que Constance n’était plus, et que sa dernière volonté avait été que Julien fût son successeur. Cette nouvelle, qui mettait fin à son anxiété, et le débarrassait des soucis et des agitations d’une guerre imminente, remplit son cœur de joie, en lui inspirant pour la science divinatoire une confiance sans bornes. Se rappelant alors combien la célérité l’avait servi dans ses entreprises, il donne aussitôt l’ordre de marche, franchit rapidement le versant du pas de Sucques qui regarde la Thrace, et arrive à Philippopolis, l’ancienne Eumolpiade. Tout ce qu’il y avait de soldats réunis autour de lui volait joyeusement sur ses traces, chacun d’eux comprenant à merveille qu’au lieu d’une lutte désespérée pour l’empire, il ne s’agissait plus que d’une prise de possession légitime et non contestée. La renommée, qui exalte toujours ce qui est nouveau, prêtait à Julien son prestige. Sa marche semblait celle de Triptolème, que la fabuleuse antiquité nous montre traversant les airs sur un char tiré par des dragons ailés. Armées, flottes, remparts, tout cède devant lui, et déjà il est dans Périnthe, la ville d’Hercule.

Aussitôt la nouvelle parvenue à Constantinople, la population de tout âge et de tout sexe se répandit hors des murs, avec l’empressement qu’on aurait de voir un homme descendu des cieux. Il fit son entrée le 3 des ides de décembre, salué de l’hommage respectueux du sénat, et des acclamations unanimes du peuple. Un concours prodigieux de troupes et de citoyens l’escortait, avec l’ordre d’une marche militaire, tandis que sur lui seul se portaient les regards et l’admiration de cette multitude. Et en effet, ce prince, homme à peine, cette petite taille, ces gigantesques exploits, ces sanglantes leçons données à tant de rois et de peuples, ces soudaines apparitions de ville en ville, où sa présence devançait toute attente, entraînant partout l’adhésion, où sans cesse il se recrutait de forces nouvelles ; cette domination s’étendant comme la flamine, et ce trône enfin occupé comme par grâce divine, sans qu’il en coûtât une larme au pays ; tout cela semblait l’illusion d’un songe.

III. Le premier acte du nouveau règne fut d’ouvrir une série d’informations judiciaires, dont la direction fut donnée à Salluste second, récemment nommé préfet du prétoire, et investi de toute la confiance de Julien. Le prince lui donna pour assesseurs Mamertin, Arbétion, Aglion et Névite, auxquels il adjoignit encore Jovin, qu’il venait de créer maître général de la cavalerie, lors de son passage en Illyrie. La commission, réunie à Chalcédoine, fit assister à ses actes les princes et tribuns des légions Jovienne et Herculienne. Si l’on excepte quelques grands coupables, punis avec justice, elle procéda généralement avec une rigueur outrée. Elle exila d’abord en Bretagne Pallade, ex-maître des offices, soupçonné seulement d’avoir, pendant sa charge, desservi par ses rapports Gallus près de Constance. Taurus, ex-préfet du prétoire, fut relégué à Verceil pour un fait qui eût commandé l’indulgence à tout juge impartial ; car où est le crime, en temps de révolution, de chercher refuge près du souverain légitime ? Aussi personne ne put-il sans indignation lire ce préambule du jugement qui le condamnait : Sous le consulat de Taurus et de Florence, Taurus, par la voix du crieur public, etc. Le même sort était réservé à Pentode, prévenu d’avoir rédigé, par mission expresse de Constance, le procès-verbal du dernier interrogatoire de Gallus. Mais une défense habile le tira d’affaire. On envoya, non moins arbitrairement, dans l’île de Boas en Dalmatie, le maître des offices Florence, fils de Nigrinien. L’autre Florence, préfet du prétoire, réussit à se cacher avec sa femme, et ne reparut qu’après la mort de Julien. On le condamna à mort par contumace. Le bannissement fut aussi prononcé contre Évagre, trésorier du domaine privé ; Saturnin, ex-intendant du palais ; et Cyrine, ex-notaire. La justice elle-même, j’ose le dire, a pleuré la mort d’Ursule, trésorier de l’épargne, et a taxé l’empereur d’ingratitude ; car au temps où Julien, envoyé comme César en Occident, s’y trouvait limité dans ses ressources au point de ne pouvoir rien donner aux soldats (ce qui était un calcul de la cour pour lui rendre l’armée moins maniable), ce même Ursule avait écrit au trésorier des Gaules de remettre à César, sur sa demande, tout ce qu’il exigerait d’argent. Julien sentit lui-même que cette mort devait lui susciter des malédictions et des haines, et chercha plus tard à pallier un acte inexcusable, en prétextant qu’il s’était consommé sans son aveu, et que c’était l’effet des rancunes de l’armée pour le propos tenu devant les ruines d’Amide. On ne manqua pas non plus de voir un contre-sens, ou un acte de faiblesse, dans le choix d’Arbétion, qui présidait de fait les enquêtes. Ses collègues n’étaient là que de nom. Il était impossible, en effet, que cet ambitieux hypocrite ne fût pas suspect à Julien, et qu’il pût le considérer autrement que comme ennemi, d’après le rôle actif qu’il avait joué dans les guerres civiles.

Après ces actes, désapprouvés même par les partisans de Julien, citons quelques exemples d’une sévérité qui ne fut que justice. Cet Apodème, autrefois intendant, que nous avons vu s’acharner avec tant de rage à la perte de Gallus et de Sylvain ; ce notaire Paul, surnommé Calena, dont le nom seul fait frémir, trouvèrent sur le bûcher un supplice trop mérité par leurs crimes. La peine de mort fut également décernée contre l’insolent et cruel Eusèbe, grand chambellan de l’empereur Constance. Ce misérable, qui de la condition la plus basse était arrivé presque au point de faire obéir son maître, avait contracté une arrogance intolérable. Plus d’un avertissement lui était venu d’Adrastie, dont l’œil est toujours ouvert sur les fautes des hommes. Il n’en tint compte ; et, comme d’un roc élevé, il se vit précipité de sa grandeur.

IV. Les yeux du nouvel empereur se tournèrent ensuite sur la population intérieure du palais ; il y fit une espèce de main basse, et sans distinction. Ce n’était pas ce qu’on avait droit d’attendre d’un philosophe ami de la vérité. L’épuration n’aurait eu rien que de louable si elle eût fait grâce au très petit nombre, dont la conduite était pure et l’intégrité notoire. Le palais, il faut l’avouer, était devenu un séminaire de vices, dont les germes s’étaient propagés au dehors. Le désordre eût été moins grave sans la contagion de l’exemple. Certains commensaux de cette demeure, engraissés de la dépouille des temples, s’étaient fait de la spoliation une habitude, et flairaient, pour ainsi dire, toute occasion de lucre. Parvenus sans transition de l’extrême pénurie au dernier degré de l’opulence, ils pillaient, dépensaient, prodiguaient sans frein et sans mesure. L’infection gagna de proche en proche les mœurs publiques. De là le mépris si commun de la foi jurée et de l’estime des autres ; cette passion du gain qui veut se satisfaire, même au prix de toute souillure ; ces sommes prodigieuses englouties, engouffrées dans le luxe des festins. La table eut ses triomphateurs, comme autrefois la victoire. A cette époque appartient l’usage immodéré des tissus de soie ; les primes décernées à la perfection d’une étoffe, aux raffinements de la science culinaire ; et le faste des ameublements, et les vastes proportions des demeures. Si le champ de Cincinnatus eût égalé en superficie le sol d’une seule de ces habitations, où serait l’honneur de cette noble pauvreté après la dictature ?

A ce tableau de corruption ajoutez la dissolution de la discipline militaire, les airs lascifs répétés au lieu de chants guerriers, la pierre servant jadis d’oreiller au soldat échangée contre le duvet de la couche la plus molle, sa coupe à boire plus pesante que son épée ; des vases de terre il n’en voulait plus, il lui fallait des palais de marbre. Et nous lisons dans l’histoire qu’un Spartiate fut vivement réprimandé seulement pour avoir mis le pied sous un toit en temps de guerre. Féroce et rapace envers ses concitoyens, le Romain était devenu lâche et mou devant l’ennemi. Gâté par le loisir, perverti par les largesses, en revanche il était grand connaisseur en fait d’or et de pierreries. Et cependant le temps n’était pas loin où un simple soldat de César Maximien, trouvant, dans le pillage du camp des Perses, un petit sac de peau rempli de perles, fut assez simple pour en jeter le contenu, se contentant de l’enveloppe, dont la fourrure l’avait séduit.

L’empereur un jour voulait se faire couper les cheveux. Il voit entrer un personnage somptueusement vêtu. Julien s’étonne : "C’est un barbier, dit-il, que j’ai demandé, et non un homme de finance." Il questionne toutefois cet individu sur ce que lui valait son emploi : "Vingt rations de table par jour, répondit celui-ci ; autant de rations de fourrage ; un bon traitement annuel, sans compter plus d’un accessoire assez lucratif." Julien prit de l’humeur, et chassa toute cette clique, aussi bien que tous les cuisiniers et autres, qui s’étaient mis sur le même pied, et dont il n’avait que faire ; leur disant de chercher fortune ailleurs.

V. Dès son enfance il avait eu pour le culte des dieux un penchant qui ne fit que s’accroître avec l’âge. Tant qu’il eut des ménagements à garder, il ne s’y livra qu’en s’entourant du plus grand mystère. Mais une fois débarrassé de cette contrainte, et libre enfin d’en agir à sa volonté, il mit au grand jour le secret de sa conscience. Par des édits clairs et formels il enjoignit de rouvrir les temples, et d’offrir de nouveau des victimes aux autels abandonnés. Pour assurer l’effet de ces dispositions, il convoqua au palais tous les évêques divisés entre eux de doctrine, et les représentants des diverses sectes qui partageaient le peuple, et leur signifia, bien qu’avec douceur, qu’il fallait que les disputes cessassent, et que chacun pût sans crainte professer le culte de son choix. S’il se montrait si tolérant sur ce point, c’est qu’il comptait bien que la liberté multiplierait les schismes, et que de la sorte il n’aurait pas l’unanimité contre lui, sachant par expérience que divisés sur le dogme les chrétiens sont les pires des bêtes féroces les uns pour les autres. Il leur disait souvent : "Écoutez-moi ; les Alamans et les Francs m’ont bien écouté." C’était parodier le mot de Marc-Aurèle ; et Julien ne s’apercevait pas que les circonstances étaient tout autres. Marc-Aurèle traversait la Palestine pour se rendre en Égypte. Excédé de l’horrible malpropreté des Juifs et de leur humeur turbulente, il s’était écrié, d’un ton de doléance : "O Marcomans ! ô Quades ! ô Sarmates ! j’ai donc rencontré de plus brutes que vous."

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