AMMIEN MARCELLIN - Constance II, empereur
Histoire de Rome  Tomes  1   2   3 


Ammien Marcellin  (320 - fin du IVe siècle)
Historien latin né à Antioche et issu d’une famille grecque, il dut d’abord s’imprégner de la langue et de la culture latine. Reconnu comme le plus grand historien après Tacite, Ammien participe à la plupart des guerres de son temps sous le règne notamment de l’empereur Julien. D’après ses écrits, il a vu maints pays : l’Asie Mineure, la Mésopotamie, la Gaule ou encore l’Égypte. Ce n’est qu’à la fin de sa vie qu’il rédige son Histoire de Rome. Son écriture d’une grande qualité, est reconnue pour sa diversité (description de paysages, d’animaux) et son exactitude. Contemporain ou témoin oculaire des faits qu’il dépeint, son témoignage historique fait preuve d’une pensée philosophique impartiale et objective.
Traduction Th. Savalète

TEXTE INTÉGRAL
TOME I
236 pages. 
33 euros

ISBN : 2 - 913944 – 77 – 9     Éditions PALEO

EXTRAITS                                                                                                                                

                          HISTOIRE DE ROME
(livre XIV)


V.
Durant ces agitations de l’Orient, Constance, qui avait fixé sa résidence d’hiver à Arles, y célébrait fastueusement, par la pompe des jeux du Cirque et des représentations théâtrales, la trentième année de son règne, accomplie le 6 des ides d’octobre [10 octobre]. Un penchant à la tyrannie, de plus en plus prononcé, lui faisait accueillir toute accusation, quelque chimérique ou douteuse qu’elle fût, comme positive et démontrée. Le comte Géronce entre autres, qui avait été du parti de Magnence, fut d’abord livré à la torture, puis envoyé en exil. Comme le plus léger attouchement révolte la sensibilité dans une partie malade, de même, pour cet esprit pusillanime et borné, le moindre bruit se traduisait en attentat, en complot formé contre sa vie. Ce qu’il fit de victimes par peur suffit à transformer sa victoire en calamité publique. Si élevé qu’on fût comme militaire ou comme honorable, ou par la considération acquise parmi les siens, on pouvait, sur un propos, sur un soupçon, se voir chargé de chaînes et traîné comme une bête fauve ; et, sans même qu’un accusateur intervînt, on vous avait interrogé, ou seulement cité ; votre nom avait été prononcé ; c’était assez pour qu’il s’ensuivit un arrêt de mort, de proscription ou d’exil.

Ces frayeurs sanguinaires, cette inquiétude fougueuse qui s’emparaient du prince à l’idée seule d’une atteinte portée à son pouvoir ou à sa personne, une homicide adulation travaillait encore à les accroître. C’était autour de lui comme un concert d’exagérations perfides, de doléances simulées, d’hypocrites déclamations sur les périls de cette vie précieuse, à laquelle tenaient, comme par un fil, les destinées de l’univers. Aussi est-il sans exemple qu’au moment où, suivant l’usage, le tableau des jugements rendus lui était soumis, il ait jamais révoqué une condamnation de cette nature ; clémence assez commune pourtant chez les souverains les plus impitoyables. Et l’âge, qui d’ordinaire amortit les instincts féroces, ne fit que les développer chez lui, excité comme il l’était par les encouragements de cette tourbe de flatteurs qui ne le quittait point.

Au milieu d’eux se distinguait Paul le notaire. Cet Espagnol, qui cachait une astuce profonde sous sa face imberbe, était d’une adresse merveilleuse à pénétrer dans les secrets de chacun pour y trouver de quoi le perdre. Il avait été envoyé en Bretagne avec mission de se saisir de quelques officiers signalés comme fauteurs du parti de Magnence, mais qui n’y avaient trempé qu’à leur corps défendant. Ce ministère de rigueur prit dans ses mains une extension indéfinie, comme l’inondation qui gagne de proche en proche ; et bientôt une multitude d’existences se trouvèrent menacées. Ce n’était que ruine et désolation sur ses pas. Les prisons se remplirent d’hommes nés libres, dont les membres quelquefois étaient brisés sous le poids des chaînes ; et cela, pour des crimes inventés à plaisir et dénués de toute vraisemblance. Tant d’excès aboutirent à une scène tragique, et qui imprime au règne de Constance une tache ineffaçable.

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