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Extrait
de LA FOLIE TRISTAN
Manuscrit de Berne
Tristan continue son chemin, sans que
rien ne l’arrête. Il marcha longuement à travers le pays pour
retrouver l’amour d’Yseut. Tout ce qu’il faisait lui semblait
bénéfique, rien ne lui déplaisait, hormis l’absence d’Yseut. C’est
elle qu’il désire plus que toute autre chose ! Il ne s’est pas
encore présenté à la cour, mais il ira, même si cela lui fait du
tort ! Il a l’intention de se faire passer pour un fou qui veut
parler à la reine Yseut.
Il se rend tout droit à la cour où on lui ouvre
toutes les portes. Lorsque Tristan se présenta devant le roi, il était
dans un pitoyable état ! Il avait la tête rasée et le cou très
long : il faisait le fou à merveille ! Il était maigre et
avait le visage teinté de noir. Personne dans la salle n’aurait pu
reconnaître en ce Tristan là, le jeune homme qui avait épousé la sœur
de Caërdin. L’amour l’a poussé à redoubler d’efforts.
Marc l’appelle et
lui demande : "Fou, comment te nomme-t-on ?
- J’ai pour nom
Picous !
- Qui est ton
père ?
- Un morse !
- Qui t’a donné
le jour ?
- Une baleine !
J’amène avec moi l’une de mes sœurs qui se nomme Brunehaut. Je vous
la laisse et je prends Yseut.
- Si nous procédons
à l’échange, que feras-tu ensuite ?
- J’accomplirai
des choses que tu ne vois qu’en rêve ! Entre le ciel et les
nuages, là où il y a des fleurs et des roses en abondance et où il ne
gèle jamais, je bâtirai une maison afin qu’elle et moi y vivions
heureux. Mais que Dieu maudisse ces Gallois, je n’ai pas terminé mon
histoire ! Roi, dites-moi où est Branguain ! Je te fais cette
promesse : le breuvage qu’elle a donné à Tristan, et qui lui a
valu tant de malheurs depuis, je l’ai goûté aussi avec la reine Yseut
que je vois ici ! Demandez-le-lui ! Si elle affirme que c’est
un mensonge, alors j’ai fait un songe car j’ai rêvé toute la
nuit ! Roi, tu ne sais pas tout encore. Regarde-moi
attentivement : ne suis-je pas Tantris ? Mettez le Tris
devant le Tan et vous obtenez Tristan ! J’ai fait des
bonds, lancé des joncs, jonglé avec des bâtons. Dans les bois, j’ai
survécu en mangeant des racines et j’ai tenu la reine dans mes bras. Je
pourrais en dire encore plus si je le voulais !
- Tu vas te taire,
Picolet ! s’écria Yseut, tout honteuse. Ton histoire peut tout à
fait se terminer ici. Tes paroles me lassent : alors cesse tes
plaisanteries !
- Peu m’importe
que cela vous agace ! Je n’en donne pas même un sou !"
Tous les chevaliers
se mirent à crier : "Avec le fou,
rien ne sert, ni les querelles, ni l’obstination !"
Tristan parle comme
il en a envie ; il aime tant la reine Yseut.
- "Oh
roi ! reprit Tristan. Vous souvenez-vous de la grande peur que vous
avez eue, un jour que vous alliez chasser dans la forêt ? Vous nous
avez trouvés dormant l’un près de l’autre, dans une feuillée ;
entre nous deux, mon épée était posée. Je faisais semblant de dormir
car je n’osais pas m’enfuir ! La chaleur était aussi forte qu’au
mois de mai ; un rayon de soleil traversait la feuillée et brillait
sur le visage de la reine. Dieu faisait bien ce qu’il voulait ! Tu
ôtas alors un de tes gants pour le placer devant la fente qui laissait
passer la lumière. Tu es parti sans dire un mot et sans en faire plus.
Mais je n’ai pas l’intention de tout raconter, la reine doit bien s’en
rappeler !"
Marc se tourna vers
la reine qui tenait la tête baissée, cachée sous un pan de son manteau.
- "Fou,
dit-elle, maudits soient les marins qui t’ont conduit ici ! Ils
auraient mieux fait de vous jeter par-dessus bord !
- Dame, maudit soit
ce cocu ! Si seulement vous pouviez me reconnaître, si vous m’aviez
près de vous ! Je crois, si vous saviez qui je suis, que rien, ni
porte, ni fenêtre ne vous retiendraient. Même les ordres du roi ne vous
dissuaderaient pas ! Je porte encore l’anneau que vous m’avez
donné lors de cette rencontre que je hais plus que tout ! Maudits
soient ces adieux, car j’ai bien souffert depuis ! Consolez-moi de
ce que j’ai perdu en m’accordant des baisers de fin’amor et des
étreintes que dissimulera une couverture de belle étoffe ! Vous m’apporteriez
beaucoup de réconfort ! Je suis mort si cela ne se produit
pas ! Même Yder, qui tua l’ours n’éprouva pas tant de peine
pour l’amour de la reine Guenièvre, l’épouse du roi Arthur ! Le
mal d’amour que j’endure pour vous me fait mourir ! A l’insu de
mes amis, j’ai quitté la Bretagne pour aller en Espagne ; même la
sœur de Caërdin l’ignore encore ! J’ai tant erré, sur terre et
sur mer, pour vous retrouver. Si je repars comme je suis venu, sans que
nous ne nous soyons unis, j’aurais perdu toute ma joie et que jamais
plus personne ne croie aux présages !"
Dans la salle,
chacun parle et murmure à l’oreille de son voisin : "A mon
avis, le roi aura vite fait de croire à ce que dit ce fou !"
Le roi demanda qu’on
lui apporte ses chevaux ; il souhaitait aller admirer les oiseaux qui
chassent les grues. Cela faisait bien longtemps qu’ils n’avaient pas
quitté leur cage. La salle se vida tout à coup : tout le monde
suivit le roi. Tristan se reposa quelques instants sur un banc. La reine
se retira dans sa chambre toute pavée de marbre. Elle appelle sa suivante
et lui dit :
- "Par sainte
Christine ! As-tu entendu toutes ces sornettes ! Que la goutte
le prenne aux oreilles ! Il a fait ressurgir mon passé et Tristan
que j’ai tant aimé et que j’aime encore, cela ne fait aucun
doute ! Hélas ! Il me méprise sûrement aujourd’hui ;
pourtant j’ai tant de mal à supporter son absence. Va chercher ce fou
et amène-le-moi !"
Branguain, encore en
cheveux, va chercher le fou. Tristan la voit et s’en réjouit.
- "Maître fou,
ma dame demande à vous voir ! Vous avez accompli une prouesse
aujourd’hui, en racontant ainsi votre vie ! Vous êtes pris de
mélancolie et je crois, par Dieu, que celui qui vous pendrait ferait une
bonne action !
- Non Branguain, il
ferait mal. Plus fou que moi monte à cheval !
- Quel diable aux
plumes sombres vous a appris mon nom ?
- Ma belle, je le
connais déjà ! Par ma tête qui fut blonde et qui a perdu la
raison, c’est vous qui lui devez quelque chose. Dès aujourd’hui,
belle, je vous demande de faire en sorte que la reine me félicite pour le
quart de mon service ou la moitié de mon travail."
[…]
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