LE ROMAN DE RENART  II
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Le Roman de Renart est un recueil de récits, appelés branches, écrits entre 1175 et 1250, par des auteurs dont la plupart sont restés anonymes. Ils mettent en scène des animaux et des hommes, à la manière des Fables, mais dans un but bien plus drolatique, voire satirique ou franchement subversif. On y trouve Ysengrin le loup et sa femme Hersent, Brichemer le cerf, Roonel le chien, Tibert le chat, Chanteclerc le coq, Noble le lion et la reine Fière, Tiecelin le corbeau, Grimbert le blaireau… et surtout Renart le goupil !
Manuscrit de Cangé, Paris, BNF, fr. 371
Traduit et présenté par Nathalie Desgrugillers-Billard

TEXTE INTÉGRAL
TOME II
282 pages.  22
euros

ISBN : 2 - 84909-238-X   Éditions PALEO

                                    
CONTENU DU TOME II
Branche 10. L’histoire de l’ours, de Renart et du vilain Lietart
Branche 11. Comment Renart et Tiberz le chat chantèrent les vêpres et les matines
Branche 12. Comment Renart fut jeté dans une charrette de poissonnier (les anguilles ; le moniage Ysengrin ; la queue et l’eau gelée)
Branche 13. Voici la branche qui raconte comment Renart améliora le con du roi Conin
Branche 14. C’est la branche où Renart fit sa confession
Branche 15. D’Ysengrin et du prêtre Martin
Branche 16. D’Ysengrin et de la jument
Branche 17. C’est la branche d’Ysengrin, de Renart et du grillon (le jambon ; le grillon)
Branche 18. C’est de Renart, d’Ysengrin et du lion et comment ils partagèrent les proies
Branche 19. Renart médecin (Roonel et le piège des vignes ; guet-apens contre Brichemer ; le remède de Renart)
Branche 20. Renart empereur

EXTRAIT                                                                                                                               

                
COMMENT RENART ET TIBERZ LE CHAT 
                CHANTÈRENT VÊPRES ET MATINES
(branche 11)
[…]

Une fois que les cloches eurent retenti plusieurs fois, Renart cessa son manège. Tibert s’écria alors :
"C’est à mon tour de sonner les cloches !
- Par saint Riquier, celui qui sonnera le moins bien paiera un setier de boisson !
- Qu’il en soit ainsi !"
Aussitôt, il bondit, grimpa sur le banc et inséra ses pattes de devant, puis sa tête, dans le nœud coulant . Je pense qu’il se rendra vite compte qu’il a agi comme un fou ! Il prit la corde entre ses dents, tandis que les gens commençaient à affluer aux abords de l’église, curieux de savoir qui sonnait la cloche ainsi. Renart interpella alors Tibert :
"Vous avez eu raison n’est-ce pas de monter sur le chêne, là où le prêtre vous trouva l’autre jour !"
Alors que Tibert ouvrait la bouche pour laisser échapper un petit "oui", le nœud se resserra autour de son cou et de ses deux pattes. S’il ôtait ses pattes, il mourrait étranglé, car grâce à elles, le nœud était un peu élargi. Renart en profita pour reprendre la parole :
"Êtes-vous à votre aise ? Je vois que vous ne savez pas très bien sonner les cloches ! Ne bougez pas ! Je vais vous montrer la manœuvre !"
Tibert crut que son compagnon disait vrai, mais Renart, qui se gardait toujours de dire la vérité, ôta le banc de sous ses pieds au lieu de l’aider à se tirer de ce mauvais pas. Tibert se retrouva bien plus serré qu’auparavant, alors que les saintes cloches sonnaient toujours. Tandis qu’il pensait bien s’échapper de ce piège, Renart commença à se moquer de lui :
"Ah ! Ah ! Tibert, c’est assez maintenant ! Ne finirez-vous donc jamais ?"
Pour toute réponse, Tibert ne put que grogner.
"Comment osez-vous protester ! continua Renart. Vous faites preuve d’un orgueil hors du commun ! Que mon œil soit maudit si dorénavant, je ne fais pas la sourde oreille. Vous faites semblant de dormir alors que je vous parle ! Souhaitez-vous monter là-haut avec Notre Seigneur ? Allez Tibert, ce n’est pas un jeu pour moi ! On ne peut pas monter ainsi dans les nuages, quelles sont ces folles pensées ? Croyez-vous déjà être si saint pour retrouver ceux qui sont déjà auprès du Seigneur ? Voulez-vous bien déguerpir de là ! Vous n’avez pas assez servi Dieu pour être illuminé de sa gloire. D’ailleurs, êtes-vous allé à confesse hier soir ? Votre tête doit vous faire mal à force de regarder là-haut au lieu de me parler ! Pourquoi m’ignorez-vous ainsi ? Ai-je trahi Dieu pour que vous refusiez de m’adresser la parole ? Voilà deux fois que vous me mentez : déjà, lors du partage des fromages, vous avez manqué de sagesse. Par saint Sanson, je puis bien vous dire que je vous considère comme un imbécile ! Vous ne semblez pas aussi fier qu’hier, alors que vous vous trouviez sur votre monture et que vous portiez les livres troussés, pris au prêtre par trahison. A cette heure, vous pendez à cette corde comme un larron, hormis que vous portez un très beau chapeau ! Et comment ferez-vous pour le procès dont vous parliez ? Comment vous rendrez-vous aux discussions ? Signalez dès maintenant à la confrérie que vous souhaitez reporter cette affaire de trois semaines, voire d’un mois entier ! Dites-moi, qu’allez-vous faire ? Par Dieu, je vous trouve bien orgueilleux de prétendre être maître de pauvres gens, je pense que vous les considéreriez bien mal s’ils se trouvaient sous votre responsabilité. Plaise à Dieu, le fils de Marie, qu’ils ne comptent pas sur vous, car ils seraient bien déçus ! Vous ne voudriez pas même les entendre, ni considérer leurs droits. Je vais aller ouvrir cette porte, je vois que des gens veulent entrer dans l’église. Vous devriez tenir votre psautier ouvert sur vos genoux et vous voilà dans l’impossibilité de le faire puisque vous êtes lamentablement pendu à ces cordes. Vous n’avez pas été très astucieux ! Que vont dire tous ces prud’hommes ? Vous ne pouvez plus chanter la liturgie de Rome comme vous le faisiez avant ! Vous prétendiez connaître les sept arts, mais vous voilà incapable de vous sortir de cette situation fâcheuse ; vous auriez dû laisser ces cloches et me laisser faire. Peut-être auriez-vous dû aussi vous occuper d’une tâche beaucoup plus simple au lieu d’entreprendre quelque chose que vous êtes incapable d’accomplir. C’est une grande folie de s’improviser sacristain alors que l’on n’y connaît goutte. Je vous le redis, vous êtes orgueilleux ! Par saint Simon, je pensais que ma femme viendrait vous trouver demain et pourrait baiser votre main, mais elle ne parviendra pas à l’atteindre : vous êtes bien trop haut ! Elle vous prendrait pour un fou et serait à coup sûr, trop effrayée. Mais par amitié, changez-moi deux mailles pour un denier, car je voudrais les envoyer ailleurs. Que dites-vous ? Les aurai-je ? Voyez donc par sainte Marie s’il accepte encore de me parler ! Vous avez juré d’être pour moi un loyal compagnon et voilà que vous ne m’adressez plus la parole ? Mais peut-être désirez-vous entendre complètement ce que j’ai à vous dire ? Au nom de Dieu, je vous en prie, ne vous mettez pas en colère et ne prenez rien à cœur ! Bien que vous ayez refusé de partager votre cheval avec moi, ne pourrai-je pas rapporter quelque chose à Hermeline, à l’occasion d’une messe dite pour elle et son nouvel enfant ? Elle ne s’est jamais montrée méchante envers vous et vous devez lui donner vos chandelles ! Les aura-t-elle mon cher seigneur ? Oui ! Que Dieu vous bénisse ! C’est grâce à Dieu, mais c’est bien malgré vous ! Elle dira son Pater Noster et priera pour que Dieu vous accable de honte toute cette année, et ce avant la Saint-Jehan prochaine. Dès cette nuit, je crois que vous y goûterez ! Je continuerais volontiers ma discussion avec vous, mais vous êtes trop ennuyeux de persister à ne pas me répondre ! Vous voulez donc toujours sonner les cloches ? Je vous répète que c’est une folie ! Êtes-vous enragé ?"
Renart laissa là sa moquerie car il aperçut un solide gaillard qui les regardait. Il avait l’air futé comme un lièvre et portait au côté une grande épée rongée par la rouille.

[…]

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