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Un jour du mois de juin 1868, mon oncle Georges
de la Salle, officier d'ordonnance de l'empereur, m'annonça que
l'impératrice me faisait adresser une invitation à la messe du dimanche
suivant dans la chapelle des Tuileries. Grand événement ; grande émotion
dans ma vie ! Je ne me doutais guère que j'étais appelée à une sorte
d'entrevue où se jouerait tout mon avenir.
Je me rendis donc, accompagnée de mon oncle, à
cette messe de onze heures où la Cour assistait. A un moment, le regard
de l'impératrice se posa longuement sur moi, puis je la vis sourire, et
ce fut tout.
Quelques
jours après, mon oncle venait m'annoncer joyeusement que l'impératrice
désirait m'attacher à sa personne comme demoiselle d'honneur. Je
fus troublée au delà de tout ce que je peux dire. Je ne voulais à aucun
prix quitter les miens, renoncer à mes études, à la douce vie
familiale, à tout ce qui faisait ma joie, pour ce saut dans un inconnu
qui m'épouvantait.. Mon oncle était consterné, ma mère se taisait, ma
soeur pleurait dans un coin... On me laissa deux jours pour réfléchir.
Il faut dire que je n'avais pas encore été dans
le monde. Jamais on ne m'avait menée ni à un bal, ni à un théâtre
quelconque. Tout m'était inconnu de la vie mondaine, et je réalisais, je
pense, aussi complètement que possible, le type de la petite oie blanche
que les générations nouvelles n'ont plus connu.
C'est à Fontainebleau que je fus présentée à l'impératrice
qui me demanda de commencer tout de suite mon service auprès d'elle
: je revois comme en rêve ce coin du salon Chinois où elle me
reçut : quelques minutes d'audience, quelques mots aimables à ma mère,
et je fus conduite à la chambre que je devais occuper.
Si j'évoque ces premiers souvenirs ce n'est
nullement que je veuille me glorifier de souvenirs intimes dont je ne me
dissimule pas le côté naïf et un peu puéril. Je n'ai pour guide de ma
mémoire que quelques notes hâtives, des lettres conservées dans les
papiers de famille, des impressions de voyage. Je les transcrirai dans
toute leur simplicité.
Depuis la chute du Second empire, et surtout depuis la mort tragique du prince impérial, beaucoup de mémoires ont été
publiés. Quelques-uns qui gardent seulement le souvenir des premiers
temps ont voulu fixer pour la postérité la chronique mondaine de ces
éblouissantes années ; ils ont évoqué la prospérité des débuts du
règne, ses triomphes, ainsi que l'amour exalté de tout un peuple pour
ses souverains. D'autres, à travers des récits plus ou moins
véridiques, ont donné cours à de haineuses préventions, à des fables
malveillantes dont rien ne doit subsister. Les prophètes du passé ont la
tâche trop facile.
Pour moi, je n'ai connu que le crépuscule de ce beau
jour : après un voyage merveilleux où les circonstances m'ont placée
dans l'intimité de l'impératrice, j'ai vu venir les sombres heures devancières
de la catastrophe, puis la chute tragique et si rapide, puis l'exil.
Pendant
neuf ans, j'ai partagé cet exil, si dur, si déprimant avec ses déboires
constants, ses espoirs toujours déçus, ses rêves illusoires et
l'ensemble mensonger qui forme comme l'atmosphère des souverains après
leur chute...
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