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EXTRAITS
- Livre IV. Mort de
Louis.
Le roi éloigna donc son armée et se retira à Senlis. Pendant
qu’il s’y livrait à la chasse d’été il tomba de sa hauteur et en
éprouva une violente douleur au foie ; et comme le sang, ainsi que l’assurent
les médecins, a son siège dans le foie, la secousse éprouvée par le
foie fit épancher le sang dans l’hématothèque. Ce sang sortait en
abondance par le nez et par la bouche. Les mamelles palpitaient de
douleurs continues, et une chaleur intolérable régnait dans tout le
corps ; il survécut seulement un an à son père, car il succomba et paya
sa dette à la nature le 22 du mois de mai. Cette mort arriva dans le
temps fixé au métropolitain pour se purger des accusations portées
contre lui. Il était venu à cet effet et se trouvait là présent et
prêt à donner satisfaction à la majesté royale. Mais le malheur de la
mort du prince fit abandonner cette affaire, en sorte qu’il n’y eut à
cet égard ni discussion ni jugement. L’évêque lui-même manifesta un
vif chagrin de cette mort. Comme le roi avait demandé à être enterré
près de son père, lorsque les funérailles furent achevées, les grands
firent enterrer le corps à Compiègne, résolution à laquelle ils s’arrêtèrent
d’autant plus volontiers qu’ils craignaient que la plupart d’entre
eux, effrayés d’un chemin plus long, ne partissent, et que leur
dispersion ne fit différer les délibérations que demandait la chose
publique. Ils convinrent donc de se réunir en assemblée avant leur
départ et de délibérer sur les intérêts du royaume.
VI. Adalbéron est absous des
accusations portées par Louis.
Toutes ces choses réglées, le duc parla en ces termes :
" Sur l’ordre du roi vous êtes venus ici de divers lieux pour
discuter les accusations portées contre l’illustre pontife Adalbéron,
et vous vous êtes réunis, je pense, dans de loyales dispositions. Le roi
de sainte mémoire, qui poursuivait cette affaire, étant mort, nous a
laissé le soin de l’examiner. Si donc il est quelqu’un qui ne craigne
pas de la poursuivre à sa place et qui soit décidé à soutenir l’accusation,
qu’il se présente, qu’il dise son sentiment, et que sans crainte il
attaque l’inculpé. S’il avance des choses vraies, sans aucun doute il
nous trouvera prêts à approuver ses paroles ; mais s’il doit calomnier
et supposer des faussetés, qu’il s’abstienne de parler pour ne pas s’exposer
au châtiment d’un si grand crime. " On cria par trois fois qu’un
délateur s’avançât, et trois fois l’appel resta sans réponse.
VII.
Le duc reprenant donc la parole dit : " Si le procès est
fini parce qu’il n’y a personne pour le soutenir, il faut reconnaître
dans le métropolitain un homme noble et doué d’une haute sagesse.
Ecartez donc de lui tout soupçon et rendez honneur au grand évêque ;
révérez-le comme tel et proclamez hautement quelle est sa vertu, sa
prudence et sa noblesse. Que sert en effet d’élever des soupçons
contre celui auquel nul n’ose rien reprocher devant ses juges ? "
Le duc, du consentement des autres seigneurs, accorda donc au pontife l’honneur
de délibérer sur les affaires de l’État, parce qu’il excellait dans
la connaissance des choses divines et humaines, et qu’il brillait par
une grande éloquence.
VIII.
L’évêque se plaça donc avec le duc au milieu des seigneurs
et il dit : " Notre roi très pieux ayant été appelé parmi les
êtres spirituels, je me suis vu, par la bienveillance de l’illustre duc
et des autres princes, déchargé des inculpations portées contre moi, et
je viens m’asseoir parmi vous pour traiter des affaires de l’État.
Loin de moi le dessein de dire rien qui n’ait pour but l’avantage de
la chose publique. Je cherche le vœu général parce que je désire
servir tout le monde, et comme je ne vois pas ici tous les princes dont la
sagesse et l’activité pourraient être utile au gouvernement du
royaume, il me semble que le choix d’un roi doit être différé de
quelque temps, afin qu’à une époque déterminée tous puissent se
réunir en assemblée et que chaque avis discuté et exposé au grand
jour, produise ainsi tout son effet. Qu’il plaise donc à vous tous qui
êtes assemblés ici pour délibérer de vous lier avec moi par serment à
l’illustre duc, et de promettre entre ses mains de ne vous occuper en
rien de l’élection d’un chef, de ne rien faire dans ce but, jusqu’à
ce que nous soyons reformés ici en assemblée pour nous occuper de la
création de ce chef. Il est important en effet de différer de quelque
temps la délibération, afin que chacun mette le délai à profit pour
discuter le pour et le contre et pour réfléchir avec soin. " Cet
avis fut accueilli et approuvé par tous ; on prêta donc serment entre
les mains du duc et on fixa le temps où on reviendrait se reformer en
assemblée. C’est ainsi qu’ils se séparèrent.
IX. Plaintes de Charles au
métropolitain touchant la royauté.
Sur ces entrefaites, Charles, qui était frère de Lothaire et
oncle paternel de Louis, alla à Reims trouver le métropolitain et lui
parla ainsi de ses droits au trône : " Tout le monde sait,
vénérable père, que, par droit héréditaire, je dois succéder à mon
frère et à mon neveu. Car bien que j’aie été écarté du trône par
mon frère, cependant la nature ne m’a refusé rien de ce qui constitue
l’homme ; je suis né avec tous les membres sans lesquels on ne
saurait être promu à une dignité quelconque. Il ne me manque rien de ce
qu’on a coutume d’exiger avant tout de ceux qui doivent régner, la
naissance et le courage qui fait oser. Pourquoi donc, puisque mon frère n’est
plus, puisque mon neveu est mort et qu’ils n’ont laissé aucune
descendance, pourquoi suis-je repoussé du territoire que tout le monde
sait avoir été possédé par mes ancêtres ? Mon frère et moi avons
survécu à notre père ; mon frère posséda tout le royaume et ne me
laissa rien. Sujet de mon frère je n’ai pas combattu avec moins de
fidélité que les autres ; je n’ai rien eu, je puis le dire, de plus
cher que son salut. Maintenant, repoussé et malheureux, à qui puis-je
mieux m’adresser qu’à vous lorsque tous les appuis de ma race sont
éteints ? A qui aurai-je recours, privé d’une protection honorable, si
ce n’est à vous ? Par qui, sinon par vous, serai-je réintégré dans
les honneurs paternels ? Plaise au ciel que les choses se passent d’une
manière convenable pour moi et pour ma fortune ! Repoussé, que
pourrais-je être autre chose qu’un spectacle pour ceux qui me verraient
? Laissez-vous toucher par un sentiment d’humanité, soyez compatissant
pour un homme éprouvé par tant de revers. "
X.
Lorsque Charles eut terminé ses plaintes le métropolitain,
ferme dans sa résolution, lui répondit ce peu de mots : " Tu t’es
toujours associé à des parjures, à des sacrilèges, à des méchants de
toute espèce, et maintenant encore tu ne veux pas t’en séparer ;
comment peux-tu, avec de tels hommes et par de tels hommes, chercher à
arriver au souverain pouvoir ? " Et comme Charles répondait qu’il
ne fallait pas abandonner ses amis, mais plutôt en acquérir d’autres,
l’évêque se dit en lui-même : " Maintenant qu’il ne possède
aucune dignité, il s’est lié avec des méchants dont il ne veut en
aucune façon abandonner la société ; quel malheur ce serait pour
les bons s’il était élu au trône ! " Enfin, il répondit à
Charles qu’il ne ferait rien sans le consentement des princes, et il le
quitta.
XI. Discours de l’archevêque
en faveur du duc.
Charles perdant l’espoir de régner, s’en retourna en
Belgique, en proie au découragement. Au temps fixé, les grands de la
Gaule qui s’étaient liés par serment se réunirent à Senlis. Lorsqu’ils
se furent formés en assemblée, l’archevêque, de l’assentiment du
duc, leur parla ainsi : " Louis de divine mémoire ayant été
enlevé au monde sans laisser d’enfants, il a fallu s’occuper
sérieusement de chercher qui pourrait le remplacer sur le trône pour que
la chose publique ne restât pas en péril, abandonnée et sans chef.
Voilà pourquoi dernièrement nous avons cru utile de différer cette
affaire, afin que chacun de vous pût venir ici soumettre à l’assemblée
l’avis que Dieu lui aurait inspiré, et que de tous ces sentiments
divers on pût induire quelle est la volonté générale. Nous voici
réunis sachons éviter par notre prudence, par notre bonne foi, que la
haine n’étouffe la raison, que l’affection n’altère la vérité.
Nous n’ignorons pas que Charles a ses partisans, lesquels soutiennent qu’il
doit arriver au trône que lui transmettent ses parents. Mais si l’on
examine cette question, le trône ne s’acquiert point par droit
héréditaire, et l’on ne doit mettre à la tête du royaume que celui
qui se distingue non-seulement par la noblesse corporelle, mais encore par
les qualités de l’esprit ; celui que l’honneur recommande, qu’appuie
la magnanimité. Nous lisons dans les annales, qu’à des empereurs de
race illustre que leur lâcheté précipita du pouvoir, il en succéda d’autres
tantôt semblables, tantôt différents ; mais quelle dignité
pouvons-nous conférer à Charles, que ne guide point l’honneur, que l’engourdissement
énerve, enfin qui a perdu la tête au point de n’avoir plus honte de
servir un roi étranger et de se mésallier à une femme prise dans l’ordre
des vassaux ? Comment le puissant duc souffrirait-il qu’une femme
sortie d’une famille de ses vassaux devint reine et dominât sur
lui ? Comment marcherait-il après celle dont les pairs et même les
supérieurs baissent le genou devant lui et posent les mains sous ses
pieds ? Examinez soigneusement la chose et considérez que Charles a
été rejeté plus par sa faute que par celle des autres. Décidez-vous
plutôt pour le bonheur que pour le malheur de la république. Si vous
voulez son malheur, créez Charles souverain ; si vous tenez à sa
prospérité, couronnez Hugues, l’illustre duc. Que l’attachement pour
Charles ne séduise personne, que la haine pour le duc ne détourne
personne de l’utilité commune ; car si vous avez des blâmes pour
le bon, comment louerez-vous le méchant ? Si vous louez le méchant,
comment mépriserez-vous le bon ? Eh ! quels sont ceux que menace la
Divinité elle-même, par ces paroles : Malheur à vous qui dites que
le mal est bien, et que le bien est mal ; qui donnez aux ténèbres le nom
de lumière et à la lumière le nom de ténèbres. - Donnez-vous donc
pour chef le duc recommandable par ses actions, par sa noblesse et par ses
troupes, le duc en qui vous trouverez un défenseur non-seulement de la
chose publique, mais de vos intérêts privés. Grâce à sa bienveillance
vous aurez en lui un père. Qui en effet a mis en lui son recours et n’y
a point trouvé protection ? Qui, enlevé aux soins des siens, ne
leur a pas été rendu par lui ? "
XII. Promotion de Hugues à la
royauté.
Cette opinion proclamée et accueillie, le duc fut d’un
consentement unanime, porté au trône, couronné à Noyon le 1er
juin par le métropolitain et les autres évêques, et reconnu pour roi
par les Gaulois, les Bretons, les Normands, les Aquitains, les Goths, les
Espagnols et les Gascons. Entouré des grands du royaume, il fil des
décrets et porta des lois selon la coutume royale, réglant avec succès
et disposant toutes choses. Pour mériter tant de bonheur, et excité par
tant d’événements prospères, il se livra à une grande piété.
Voulant laisser avec certitude après sa mort un héritier au trône, il
voulut se concerter avec les princes, et lorsqu’il eut tenu conseil avec
eux, il envoya d’abord des députés au métropolitain de Reims, alors
à Orléans, et lui-même alla le trouver ensuite pour faire associer au
trône son fils Robert. L’archevêque lui ayant dit qu’on ne pouvait
régulièrement créer deux rois dans la même année, il montra aussitôt
une lettre envoyée par Borel, duc de l’Espagne citérieure, prouvant
que ce duc demandait du secours contre les Barbares. Il assurait que
déjà une partie de l’Espagne était ravagée par l’ennemi, et que si
dans l’espace de dix mois elle ne recevait des troupes de la Gaule, elle
passerait tout entière sous la domination des Barbares. Il demandait donc
qu’on créât un second roi, afin que si l’un des deux périssait en
combattant, l’armée pût toujours compter sur un chef. Il disait encore
que si le roi était tué et le pays ravagé, la division pourrait se
mettre parmi les grands, les méchants opprimer les bons, et par suite la
nation entière tomber en captivité.
XIII. Robert promu au trône
(988).
Le métropolitain comprenant que les choses pourraient tourner
ainsi, se rendit aux raisons du roi. Et comme les grands étaient réunis
aux fêtes de la Nativité du Seigneur pour célébrer le couronnement du
roi, Hugues prit la pourpre et il couronna solennellement, dans la
basilique de Sainte-Croix, Robert son fils, aux acclamations des
Français, et l’établit roi des peuples occidentaux depuis le fleuve de
Meuse jusqu’à l’Océan. Robert était remarquable par tant d’esprit
et de talents qu’il excellait en même temps dans l’art militaire et
qu’on le regardait comme très versé dans les lois divines et
canoniques ; qu’il se livrait aux études libérales et qu’il prenait
part aux synodes des évêques, discutant et réglant avec eux les
affaires ecclésiastiques.
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